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Accueil / Politique / Prises de position / Prises de position 2011 / Réforme à la tronçonneuse dans l’enseignement qualifiant !

Notre enseignement technique et professionnel traîne une mauvaise réputation et coûte cher. Dans la précipitation et sans prendre la peine de la concertation avec les enseignants qui vont s’y coller, la ministre de l’éducation prépare une réforme aux intentions généreuses pour « valoriser les acquis plutôt que sanctionner les échecs » et lutter contre le redoublement. A y regarder de plus près, cela ressemble fort à une abdication en règle sur les missions de l’enseignement.

Intitulée « Certification par unités » (CPU), la réforme découpe les qualifications en unités d’apprentissages acquises (UAA) certifiées au fur et à mesure. L’élève en échec à une UAA passe quand même à la suivante, jusqu’à une épreuve intégrée qualifiante. La réforme invente ainsi une nouvelle manière de réussir : sans qualification et sans diplôme du secondaire, mais avec des morceaux de qualifications certifiées.
Poussés vers la sortie avec leurs morceaux de diplôme en poche, les jeunes qui auraient été déclarés en échec avant, pourront éventuellement compléter leur formation par la suite, mais pourront aussi monnayer leurs UAA acquises en échange d’un sous-statut sur le marché de l’emploi. Les UAA vont constituer des morceaux de qualification qui ne donneront pas accès au salaire barémique lié à un métier reconnu. On verra ainsi apparaître une multiplicité de statuts difficilement intégrables dans une logique de négociation collective des salaires et des conditions de travail. Certains s’en réjouiront…
Les jeunes de l’enseignement qualifiant constituent plus de la moitié des élèves qui terminent le secondaire. Ce sont les élèves les plus faibles, issus majoritairement des milieux sociaux les moins favorisés qui le fréquentent. Globalement, ils y ont été relégués suite à des échecs et essaient d’y conserver une image acceptable d’eux-mêmes en tant qu’élèves du secondaire et/ou d’arriver au terme de la scolarité obligatoire.

Les élèves qui suivent le 3e degré de l’enseignement qualifiant ont besoin du soutien des équipes pédagogiques pour arriver au bout de leur formation. Avec les UAA, ils se retrouveront face au défi d’arriver au bout des différentes unités. Qui va les accompagner ? Plus encore, au terme de leurs réussites partielles, ils seront responsables de leur « activation » à compléter leur formation. On se rapproche de l’organisation en Unités de formation (UF) des centres de formation. Et cela est d’autant plus préoccupant que pour ces élèves, ce n’est pas l’identité professionnelle mais l’obtention de leur diplôme du secondaire qui fait sens.

En se centrant sur l’acquisition d’habiletés professionnelles et en réduisant l’importance des cours généraux, la réforme ignore la cause de la présence des élèves dans le qualifiant. Elle ne met pas non plus en réflexion la corrélation entre précarité sociale et relégation scolaire. Cette réforme reste pudiquement centrée sur le 3e degré du secondaire et postule que les élèves y sont parce qu’ils veulent apprendre une profession. Elle fait donc l’impasse sur les causes de la présence de ces élèves dans le qualifiant et s’autorise à ne pas prendre le problème dès le deuxième degré, par exemple en tentant d’y réduire les abandons des élèves majeurs, et en questionnant la pertinence de leur présence dans le qualifiant. En certifiant des UAA, on réduit le nombre officiel d’échecs et on réduit les coûts mais on renonce aussi à transformer ces échecs en réussites. Les cours généraux seront évalués partiellement dans chaque UAA, sur leur usage dans le cadre des apprentissages professionnels. Dans la réforme qui se met en place, que restera-t-il de la part déjà congrue attribuée à la formation générale indispensable à la construction de citoyens ? Le projet de la ministre est forcément flou sur le sujet puisqu’on voit mal comment faire entrer cet enseignement à visée humaniste dans la logique utilitaire des UAA.

La première mission du décret de 1997 demandait à l’école
de former des citoyens critiques capables de comprendre et d’agir sur le monde dans lequel ils vivent. Il faut un minimum de connaissances pour atteindre cet objectif, connaissances qui ne seront pas atteintes avec la CPU. Sans la réussite des cours généraux, les élèves auront-ils accès à un diplôme d’enseignement secondaire, indispensable pour la poursuite d’études supérieures ? Quelle en sera l’utilité ? Alors qu’on en est encore aux esquisses d’un projet, cette réforme sera mise en œuvre dans trois secteurs de formation (esthétique, garage et hôtellerie-restauration) dès septembre 2011. Pourquoi cette hâte alors que tant de questions pratiques restent sans réponse ?
Cette réforme, mise en œuvre dans l’urgence, atteindra ses objectifs mécaniquement : moins d’échecs et moins de coûts. Les élèves sortiront plus vite de l’école, certifiés partiellement mais non diplômés. La CPU va améliorer « l’employabilité » de travailleurs qualifiés partiellement et payés moins cher.
Cette réforme cache l’impuissance des politiques face à l’ampleur du chantier à entreprendre et se paye le luxe de désorganiser une nouvelle fois les établissements scolaires. Chaque école, chaque enseignant devra à nouveau inventer, au nom de la liberté pédagogique, les emplâtres qui boucheront les failles organisationnelles de la réforme. Le fait de lier l’idée de réduction de l’échec à celle de certification partielle relève de la pensée magique. Quelle société nous préparons-nous si les futurs adultes sont des illettrés fonctionnels ? Nous savons qu’il n’y aura pas d’amélioration conséquente à espérer si on ne développe pas des dispositifs d’accueil et d’apprentissage qui tiennent compte des difficultés liées à l’origine sociale des élèves, et cela, dès la maternelle !

Isabelle Berg Enseignante en secondaire professionnel, membre de CGé (Changement pour l’égalité) Pierre Waub Président de CGé
Paru dans le Soir le 24/06/2011

Cette carte blanche s’appuie sur l’analyse suivante :
Quelle réforme pour notre enseignement technique et professionnel ?