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Le Centre « D’Ici et d’Ailleurs » est un centre de santé mentale, agréé par la COCOF, situé dans la commune de Molenbeek. Depuis juillet 97, il s’efforce de rendre accessible à toute personne, quels que soient sa culture, sa langue, les soins psychiques dont elle a besoin, et veille, pour ce faire, à développer des outils thérapeutiques adaptés.

Dans ce dispositif thérapeutique, un groupe de psychothérapeutes d’origines diverses accueillent l’enfant et sa famille en présence des intervenants psychomédicosociaux qui ont demandé la consultation.

Ethnopsychiatrie

Celle-ci est animée par un thérapeute principal. Un médiateur clinicien parlant la langue et venant de la culture des patients ou la connaissant, joue un rôle essentiel dans la dynamique de la consultation.
Ce dispositif répond à la complexité et à la diversité des problèmes rencontrés - aussi bien au niveau pédagogique que psychologique - par ces élèves. Et plus précisément l’échec scolaire et les difficultés d’apprentissage, associés à des problèmes de comportement d’ordre relationnel et/ou psychologique.
En effet, beaucoup d’enfants venant d’ailleurs ont les ressources pour s’adapter rapidement et s’intégrer dans le système scolaire du pays d’accueil. Il n’en reste pas moins que la migration de l’enfant et/ou celle de ses parents est un élément susceptible de le fragiliser parfois fortement.
Le danger psychologique lié au déracinement varie avec l’origine de la migration, avec les conditions dans lesquelles elle s’est réalisée et avec la personnalité des migrants. Les changements de langue, de culture et de vie restent une épreuve difficile pour tous les membres de la famille.
Dans ce contexte, l’échec scolaire peut être pour l’enfant et pour ses parents une source majeure de souffrance et de culpabilité. Ces élèves ont besoin d’attention particulière et de mesures singulières afin de prévenir une détérioration de leur état psychologique.
L’enseignant s’occupe principalement de l’apprentissage et essaie d’adapter sa méthodologie à la réalité et d’être dans la création d’outils de transmission.
L’équipe reste en quête de mesures singulières et de cadres spécifiques pour ces prises en charge. Pouvoir compter sur une équipe pluridisciplinaire et collaborer avec le réseau lui semble essentiel.

Un phénomène de répétition ?

D’aucuns s’étonnent de la permanence des difficultés scolaires vécues par une trop grande partie d’enfants issus de l’immigration déjà ancienne comme les premières vagues d’immigrations marocaine et turque il y a quarante ans. Pourtant, rien de tellement étonnant vu que les options politiques n’ont pas suivi (ou précédé... puisqu’il n’y a pas eu anticipation à propos d’« ils resteront ici ») ou entrainent elles-mêmes des difficultés.
Des parents issus de l’immigration actuellement très bien intégrés, via entre autres leur scolarité dans l’enseignement francophone semblent rejouer avec leurs enfants ce que leurs parents ont vécu avec eux : les immigrés de première génération comprenaient mal le monde de l’école, mais voulaient « le meilleur pour l’avenir de leurs enfants », afin de leur garantir de bonne chance d’intégration socioprofessionnelle. Pour les mêmes motifs, ceux-ci (seconde génération) investissent pour leurs enfants (troisième génération) l’école néerlandophone. Ces enfants doivent donc faire preuve de trilinguisme, sans pour autant maitriser correctement une langue, faute d’appui langagier familial suffisant. Leurs parents se retrouvent alors en difficulté face à une école néerlandophone dont ils comprennent peu la langue et les instructions, ce qui s’était passé précédemment pour eux, avec leurs propres parents.

L’accueil

L’accueil que la société réserve aux migrants passe particulièrement par l’accueil réservé aux enfants et à leurs parents dans les écoles. L’école est le lieu d’ouverture de la famille vers le monde d’ici et en même temps le lieu d’éventuelles incompréhensions et de tensions entre les cultures ainsi qu’entre les parents et le corps enseignant. Les parents et l’enfant ont besoin de comprendre le fonctionnement de l’école et ce qu’elle attend d’eux comme ils ont besoin d’exprimer leur avis. De même, l’école a besoin de comprendre ce qui se passe pour l’enfant dans sa famille afin d’éviter une succession de malentendus et de préjugés, ceux que nous pouvons avoir du pays de l’autre, de sa culture et de ses valeurs. Ceci permettra alors la construction d’un lien entre la famille et l’école. Il nous semble donc incontournable d’accueillir dans la langue d’origine de la famille.
En effet, chaque personne est fabriquée dans une culture et à travers elle. Comment dès lors un enseignant, façonné dans un système scolaire précis et travaillant selon les critères de ce dernier, pourrait s’en distancier afin de mieux comprendre les personnes venues d’ailleurs ? Les intérêts et les priorités de ces derniers peuvent se trouver ailleurs.
Outre les malentendus liés à l’incompréhension de la langue de l’enfant, des points de tension peuvent naitre entre la famille et l’école autour de différences de représentation des places et fonctions de chacun dans la société. Des conflits peuvent également apparaitre autour de l’image qu’on se fait de l’enfant avec ses besoins, ses droits, mais aussi ses devoirs.
Se pose alors la question : quel espace de parole, quel lieu pour penser ensemble, dans ces situations souvent complexes. ? Les centres de santé mentale pourraient, nous semble-t-il, être davantage investis comme lieux tiers.
Au Centre « D’Ici et d’Ailleurs », ces situations sont travaillées soit au sein de la consultation d’ethnopsychiatrie, soit en cothérapie, et ce, en ayant toujours recours à la langue d’origine du patient.
Dans ce contexte, le centre peut être utilisé conjointement par l’école et les parents comme lieu de médiation autour des troubles de l’apprentissage d’un enfant particulier, comme lieu où peut se construire une réflexion commune, pour trouver un « langage commun » entre corps enseignant et famille de l’enfant, s’ils le souhaitent.

Pistes et outils

Faut-il créer un lieu spécifique de consultation et de recherche concernant la prise en charge des troubles d’apprentissage scolaire chez les enfants de migrants ? Pour les élèves qui n’ont pas encore intégré la structure de la langue d’enseignement ou les types de consignes, faut-il adapter les outils d’évaluation des ressources de ces enfants, ainsi que les tests et les critères pour ajuster leur orientation en enseignement spécial ?
Ce lieu pourrait mieux saisir les nœuds et impasses dans lesquels sont coincés les parents. Ceux-ci sont censés transmettre à leurs enfants des éléments de culture scolaire qu’ils ne maitrisent pas eux-mêmes ou n’ont pas intégrés. Ils peuvent aussi donner inconsciemment à leurs enfants des messages paradoxaux : « Travaille à l’école, tu réussiras et deviendras autre, mais reste comme nous avec nous ». Tout cela, dans un climat général qui invite à l’intégration rapide du modèle de vie occidental sous peine de risquer à nouveau une exclusion socioprofessionnelle.
Quand la famille ne se retrouve pas dans ce que peut offrir l’école, elle peut assimiler celle-ci à l’État belge. Celui-ci ne les reconnait pas dans leur situation de précarité sociale et ne leur donne pas ce qu’ils estiment nécessaire pour la réussite scolaire de leurs enfants comme, par exemple, l’obtention d’un logement décent.
Il serait peut-être d’un grand intérêt pour les enfants, les enseignants, les parents, de pouvoir disposer d’espaces extérieurs à l’école, et indépendants, de recherche et de réflexion sur toutes ces questions. Et de pouvoir les solliciter quand le besoin se fait sentir. Des espaces de médiation qui incluraient des représentants du système scolaire, des personnes qui ont une fonction structurante à l’intérieur des différentes communautés culturelles, des membres du tissu associatif, des services de santé mentale...
En guise de conclusion, nous aurions simplement envie de vous dire : oui, il nous est encore permis de rêver.