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Assurer la continuité, proposer des ruptures. Ainsi va la transformation. Les ruptures aident à transformer nos représentations, la continuité rassure, elle est là, telle un filet, comme un ensemble de repères.

Un de mes voisins est entré en maternelles dans une école ou les études secondaires étaient organisées également. Et même l’école normale. Il n’y avait pas de raison qu’il en change. Aujourd’hui il y est prof. Cinquante-deux ans, interrompus par huit mois de service militaire dans une même école. Cette idée me refroidit.

À chaque changement une adaptation


À l’âge de trois ans, mes parents me mettent pour huit mois, dans une école maternelle, à Arlon, et me promettent que je reviendrais plus tard dans l’école que je venais d’intégrer. Ce n’est qu’à la rentrée de septembre que retrouve mes compagnons en deuxième maternelle dans cette école de garnison de la vallée de la Ruhr. J’y termine mes maternelles et y entame ma première année primaire, lorsqu’à Noël, nous déménageons, toujours en Allemagne. J’intègre alors une nouvelle classe avec de nouveaux camarades. Il semble que je sois un peu en avance sur le programme : je lis avant les autres, je suis vite premier de classe, j’ai donc droit à tous les honneurs. J’irai dans cette école jusqu’à ma 3e primaire. C’est en arrivant en 4e dans une petite bourgade brabant-wallonne, que je découvre que je suis un bosch, voire un schleu. Mais je m’adapte assez facilement.
Je termine mes années primaires chez madame Boutiaux à Kinshasa. Dans cette école, je débute mes humanités latines. J’y fais deux fois ma deuxième (cinquième, à l’époque). C’est interne au collège de Herve que je ferai ensuite deux fois ma troisième moderne, à cette époque nous habitons Cologne. Revenant d’Afrique, me voilà devenu le bougnoule. Mais je m’adapte. Quoique : je me fais tout de même virer. Je choisis alors de terminer mes humanités à Theux (j’avais pu rester à l’internat à condition que je ne rate plus. Nous habitions Arlon). Trois ans dans la même boîte, et sans rater !
Mes études supérieures se passent sans pépin. Je m’y ennuie un peu. Mais je m’adapte. J’envisage de poursuivre à l’unif, mais je reporte ce projet pour je ne sais plus trop quel genre de raison (l’opportunité de trouver du boulot sans doute). À la sortie de mes études et dans l’attente de mon service militaire, je fais quelques boulots dans des agences de pub et dans l’animation de classes vertes.
Je dégote ensuite assez vite un boulot de graphiste dans la région de Bastogne. On me laisse entendre qu’il y a possibilité de faire carrière et de grimper rapidement vers le pouvoir. Je n’ai pas le temps d’y croire, les circonstances de la vie me font migrer vers Liège : une place de prof s’ouvre. Je passe mon CAP, et tant qu’on y est, puisque l’appétit vient en mangeant, je reprends une licence universitaire en « psychopéda ». On me propose alors assez vite de donner cours au CAP. Je prends. Sans lâcher mon boulot de prof de graphisme. Deux ans plus tard, une amie me fait savoir qu’on recherche un licencié à la Focef pour s’occuper de formation d’enseignants. Je postule. Me voilà en détachement pédagogique. Le boulot ne me plaît qu’à moitié au début. Plus du tout à la fin. J’appréhende le fait de retourner dans mon école : de qui serais-je le schleu ou le bougnoule ? Mais poussé par la possibilité de postuler pour un nouveau cours, je reviens, et j’obtiens ce nouveau cours.
C’était il y a sept ou huit ans. J’y suis toujours. Mais y serais-je toujours si rien ne s’était passé depuis ? Trop élevé, voire conditionné aux changements, je n’aurais pas pu.
L’enseignement artistique a subi de grosses transformations ces dernières années. Il a fallu des acteurs. J’en fus : proposer des programmes, changer les intitulés, investir les différents conseils, animer les réunions pédagogiques, postuler pour de nouveaux cours.
Lorsqu’une vie est balisée de ruptures, c’est cette suite de ruptures qui devient la continuité. Je revois mon parcours comme une suite logique rythmée de changements. Et j’envisage l’avenir de la sorte. Le projet de la création d’une nouvelle section dans mon école m’excite. L’idée de voir se profiler de nouveaux décrets, m’enthousiasme. Sans encore bien peser le pour et le contre des impératifs de Bologne, des pôles universitaires, avant même d’envisager d’en cerner les enjeux, je me réjouis des changements. Et d’y participer. Une idée seule me hante : celle de la certitude.
Je me suis construit dans l’incertain, j’ai été nourri de changements, aujourd’hui je suis plein de projets et j’espère qu’ils seront bousculés.