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Dan a 9 ans, il est en 4e année primaire dans une école d’enseignement fondamental. Je suis son institutrice depuis plus d’un an. Très vite, j’ai été frappée par certains de ses comportements et attitudes étranges qui me laissaient penser, dans un premier temps, qu’il n’avait pas sa place en classe.

La maman de Dan, très inquiète pour son fils, s’est montrée d’emblée fort soucieuse (voir trop) de la scolarité de son enfant et des difficultés qu’il pourrait y rencontrer. Dès le début de son entrée à l’école, la maman a tenu à m’expliquer l’évolution problématique de Dan durant sa petite enfance. Ainsi, je sais qu’il n’a acquis l’usage de la parole qu’à l’âge de 4 ans…

Bien qu’actuellement ses progrès et sa volonté d’apprendre sont manifestes, il n’en reste pas moins fort en décalage dans ses attitudes et dans sa relation à l’autre. Faire l’impasse sur le malêtre de cet enfant qui m’est confié et sur les inquiétudes de sa maman ne résout rien. Dès lors, la question porte sur comment faire dans une classe de 22 élèves avec un enfant qui présente des troubles importants ? Comment lui faire une place pour le maintenir et l’arrimer dans l’apprentissage ?

Lui et les autres

Dan présente d’importantes difficultés dans sa relation avec les autres enfants, ce qui va jusqu’à empêcher ses possibilités d’investir l’apprentissage. Dès lors, comment le faire interagir avec les autres dans le travail et dans le jeu ?

En classe, par exemple, Dan veut toujours être le premier : le premier de la classe, le premier à entrer dans la classe, à sortir de la classe, à conduire le rang. Surtout ne pas être le dernier ! Lui devant les autres, lui avant les autres. Quand je lui demande la raison pour laquelle il est indispensable qu’il soit le premier, il répond : « Parce que » et se met à pleurer.

Partir ici de ce qui fait réellement obstacle pour lui et essayer de construire : d’abord en reconnaissant quelque chose de sa difficulté devant les autres, ensuite en l’autorisant à être le premier dans une situation précise (Dan a choisi d’être le premier à sortir). Mais aussi en assouplissant cet impératif, par exemple en l’invitant à découvrir d’autres places (et leurs avantages) dans la classe et dans le rang. C’est ce qui a permis à Dan de faire du chemin. Aujourd’hui, cette nécessité d’être le premier en tout est retombée.

À la récréation, quand il cherche à jouer avec les autres enfants, il s’immisce la plupart du temps dans leur jeu, sans le leur demander et même souvent en les brusquant, en les bousculant… Il n’a de toute évidence pas intégré les codes du jeu social. Certains élèves de la classe s’en plaignent. Dan, pour sa part, s’en défend, disant que ce n’est pas vrai, qu’il n’agit pas ainsi, qu’il n’y est pour rien. Comment lui faire entendre quelque chose ? Ma parole n’a pas suffi. Dans ce cas-ci, organiser plusieurs espaces de dialogues pour faire circuler la parole entre lui et ses pairs, lui ont permis d’être plus mesuré dans ses attitudes et d’arriver à jouer plus facilement avec les autres enfants. Cette ébauche de lien n’en reste pas moins fragile, j’observais récemment encore sa difficulté à prendre part avec d’autres enfants au jeu du loup, être à la place du loup se révélant tout à fait insupportable pour lui.

Être à l’écoute

Outre son lien aux autres, c’est l’ensemble de son rapport au milieu qui l’entoure qui est problématique. Ainsi, Dan s’inquiète :
- du temps qu’il fait à l’extérieur. S’il pleut trop fort, il est angoissé et pleure.
- du trafic de la rue par laquelle il passe pour arriver à l’école. Si elle est trop encombrée, il est angoissé et pleure.
- de la fenêtre ouverte de la classe. Si elle est ouverte avant qu’il n’arrive en classe, il est angoissé et pleure.

Plutôt que de donner à ces comportements le statut d’un dysfonctionnement, ce qui n’est pas de mon ressort, j’essaye d’entendre ces difficultés pour le rassurer et pour essayer de trouver avec lui une solution. Accuser réception des angoisses, des peurs et des enjeux de Dan, quel qu’en soit le temps et le lieu de surgissement, est une pratique incontournable si je veux le maintenir dans l’apprentissage pédagogique et social.

S’il s’agit d’écouter Dan, il convient également d’entendre sa maman avec qui je suis amenée à discuter régulièrement pour la rassurer autour de ses inquiétudes incessantes concernant son enfant. Par exemple, Dan ne peut aller à la piscine que si elle vient s’assurer auprès de moi qu’il soit bien couvert à sa sortie.

Lui apprendre l’autonomie

Un des objectifs importants de l’école est l’acquisition de l’autonomie dans les apprentissages pédagogiques, mais également dans les activités de base de la vie quotidienne. L’activité piscine, par exemple, comporte une phase d’habillage et de déshabillage impossible à réaliser seul pour Dan. J’étais tentée de le faire à sa place pour que les choses aillent plus vite, mais ce n’était pas l’aider. L’apprentissage de l’autonomie n’est pas une question de temps, mais de motivation. Quel intérêt a-t-il à le faire si à la maison maman l’habille ? Dan attendait de moi que j’agisse comme sa maman. J’ai plutôt pris le parti de l’encourager à le faire seul tout en le soutenant dans sa démarche. Dan est parfaitement capable de le faire aujourd’hui. Au niveau du travail en classe, Dan présente les mêmes difficultés : il ne gère pas son temps. Quand il a fini une activité, plutôt que de se questionner sur la suite, il se lève pour prendre un livre et le lire. Je projette de lui coller sur son banc un papier sur lequel il est inscrit comment il peut poursuivre dans son travail.

Rechercher la signification des difficultés de Dan et faire appel à l’interprétation n’est pas de mon ressort. Par contre, je cherche à développer une compréhension de ses comportements qui tient compte de ses difficultés et de celle de son entourage afin de l’inscrire dans une dynamique d’apprentissage et d’adapter mes exigences à ce qu’il est.

Dans ce cadre, mon objectif est de l’aider à grandir et à produire un déplacement, à partir de ce qu’il est, pour lui permettre d’appréhender le monde qui l’entoure et de trouver sa place dans la classe et pourquoi pas, dans la société. Chaque jour, il me faut multiplier les approches et redoubler d’imagination pour provoquer ce déplacement chez lui et avec lui.