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Chaque relation entre un enseignant et un élève est toute une histoire. De celle qui suit, un psychanalyste tire quelques braises et les courbes des chemins.

Amina a 13 ans. Je suis son professeur de français, en 2C. Elle m’observe beaucoup. Au lieu de s’occuper du contenu du cours, c’est : «  Pourquoi vous parlez comme ça ? Pourquoi vous regardez par là ? Vous aimez la grammaire ? Ah, vous faites comme ça pour qu’on apprenne ça… Et comment vous savez ce que vous nous dites ? » Ou alors, elle vient rôder autour de et dans mon gros sac ! Et pourquoi vous prenez un sac de voyage si c’est pour porter des livres ? Moi, je déteste lire.
Je trimballe toujours beaucoup : livres, photos, dessins, affiches, phrases, objets, variétés de papiers… Toutes choses qui me plaisent et qu’il me plait d’emmener au cas où. Un jour, voyant Amina encore vite ouvrir et fermer la tirette de mon sac, je lui dis d’ouvrir carrément et de regarder : « Il y a un livre pour toi dedans. » Elle le trouve et l’emporte, toute étonnée. Le lendemain, elle me dit qu’elle a tout lu et me demande si j’en ai encore d’autres de ce genre.

Quels regards aux yeux ?

À 14 ans, elle doit quitter notre école qui n’organise qu’un premier degré. Après deux mois dans sa nouvelle école, elle vient me trouver et raconte, révoltée, ce qu’elle vit : un professeur lui a dit que si elle venait de Molenbeek, elle aurait du mal à suivre dans le général. « Cette connasse ose me dire ça et elle, elle vient sans rien, sans sac ! » Et d’autres propos d’enseignants : « Tu auras sans doute des faiblesses en français… Tes parents parlent de quoi à la maison ? » Elle dit sa solitude, ses craintes, elle questionne sur les études, les écoles. Par la suite, elle a changé trois fois d’école, cherchant à ne pas être regardée comme autre et/ou moins bien. Elle a terminé le secondaire. Elle a maintenu un lien avec moi.
À 19 ans, elle décide de faire des études d’infirmière. Elle travaille fort. Elle dit que les mots sont difficiles. Je lui donne un dictionnaire étymologique. Elle veut étudier pour être utile, pour aller contre une blessure de son père, qui a dit un jour : «  Nous, on est des petits cerveaux » et pour sa mère, qui trouve les études importantes. Elle a réussi chaque année. Elle a travaillé en même temps, dès 15 ans, pour assurer un complément aux revenus de ses parents. À 34 ans, elle a déjà beaucoup d’expérience : elle a travaillé en hôpital, en prison, chez des particuliers, comme infirmière de rue auprès de SDF, au Mali, avec des femmes touarègues, dans le désert. Elle leur a appris les précautions à prendre pour elles et le bébé lors des accouchements, en réponse à une demande de ces Touaregs chez qui beaucoup de femmes et de bébés mouraient. Elle me montre souvent les nombreux livres et albums qu’elle achète d’occasion : romans, psychologie, art, géographie, philosophie… Depuis que tu m’as apporté ce petit livre spécial pour moi, Les voleurs d’écriture, je n’ai plus jamais arrêté de lire. Mais comment tu savais que j’allais aimer ?

Des pièces et des rapièces

Depuis 82, dans mon école ou ailleurs, nous travaillons des histoires avec Virginio BAIO, afin d’en tirer des savoirs. Une fois encore, mais cette fois en lien avec son travail en Italie avec SOS Insegnanti, je lui ai donné ce concentré de l’histoire d’Amina. S’appuyant sur les hypothèses de FREUD et de LACAN, il propose des lectures ; elles peuvent servir de lanternes pour é-veilleurs de désirs… d’apprendre.
Virginio BAIO rappelle d’abord comment un sujet se bâtit : dans sa construction, c’est toujours l’autre qui est premier, l’autre – sa mère, son père – qui parle déjà de lui avant sa naissance, ses copains, ses enseignants, ceux chez qui il cherche à prendre tel ou tel trait pour lui-même. C’est une nécessité pour chacun, sujet rapiécé, de s’habiller d’un assemblage de pièces prises chez d’autres, afin de dire quelque chose de soi. Comme il nous est impossible de dire d’emblée qui nous sommes, nous devons bien passer par là, par ces « pièces » de l’autre. LACAN les appelle « signifiants », c’est-à-dire ce qui nous représente, nos ambassadeurs.
Le sac de l’enseignante est sans doute une « pièce » dont Amina s’empare pour son vêtement. L’enseignante ne s’en doute pas. Pour elle, ce sac est aussi un signifiant. Il la représente, avec ce qu’il comporte de su et d’insu… sans doute un amour d’enseigner, pas anonyme… un souci de particulariser, une envie de susciter du gout et donc la nécessité de trimballer des objets de ses gouts. Ce vêtement, ce pli pris peut-être aussi de porter et de transporter.
Pour Amina, cette pièce-sac a l’air de lui promettre de la satisfaction. Elle va y mettre le nez, à l’affut de ce que l’autre et ses « pièces » peuvent incarner comme réponse à sa recherche d’un « Comment être au monde ? ».
On peut difficilement dire ce qu’elle cherche au juste ! En fait, Amina ne cherche pas, elle est plutôt prise par ce qu’elle ne voit pas, mais dont elle perçoit l’atmosphère : quelque chose du feu de l’enseignante, à la fois palpable et caché. Elle interprète l’enseignante, suppose qu’elle a des réponses à son propre « Qui suis-je ? » et, dans un éveil de petit crépitement de volcan chez elle, en fait son prêt-à-porter.

Chez d’autres pour chez soi

Les enfants, les jeunes regardent les adultes cherchant à cerner quels secrets ceux-ci pourraient leur livrer pour deux de leurs rails : celui de l’identification et celui de l’objet qui pourrait remplir le manque.
Amina fonctionne en bande de Möbius [1] : trouver en dehors, chez l’autre, ce qui peut être précieux dedans, chez elle. En fait, sa prof est son agence de voyages ! Amina choisit un temps et un espace aux couleurs du désir qu’elle a interprété, là, chez elle. Et son pas, il est dans son voyage, dans ce qu’elle cherche à savoir, plus que dans l’objet trouvé. C’est ce voyage dans la chaine signifiante (ici, enseignante-sac-livre-école-etc…) qui cherche toujours à combler les malaises et les manques de l’humain… les « Je veux (s)avoir » qui n’ont souvent rien à voir avec l’école ou assez peu.
L’école rend attentif à la technicité de comment lire, écrire, comprendre, etc. Mais l’âme de ce qui peut se passer avec les « pourquoi savoir », ce sont les perles du sujet qui se représente avec ses signifiants : ici « pas lectrice, ana-liseuse du prof… ». Ça peut être aussi : « saboteur, gêneur, maquilleuse, turc, blagueuse, râleur, etc. », qu’il ira chercher chez l’autre. Et puis, il ira les agiter sous le nez de l’autre ou d’autres autres. « Mais il me cherche », disent alors des enseignants qui parlent de ceux qui les poussent dans leurs derniers retranchements. Eh bien oui ! Ils les cherchent et ils se cherchent eux-mêmes en même temps, sans le savoir.
Ils sont ceci, cela, ils me cherchent, se cherchent, mais moi j’ai à leur apprendre ! Tous les enseignants veulent faire ça et sont en fait payés pour… Dire à l’apprenant (ou même seulement le penser) « Oui, mais Molenbeek… tes parents… ta maison… », c’est bien entendu, du mal entendu ! Dire à l’autre ce qu’il est, sans savoir d’où on le regarde, c’est le clouer au mur de ce qu’on croit.
Pourtant, leur apprendre ne passe pas par « les comprendre » (en général quand on dit comprendre, on se comprend soi), mais par de l’écoute, par le fait d’être prêt à entendre quelque chose qu’on ne sait pas. Les élèves vérifient si nous sommes le parking qui fait place à ce que nous ne savons pas. Leur apprendre, c’est savoir… Oui, savoir reculer, s’assoir pour regarder d’où on regarde, tenter de voir des détails. Cette posture demande de se déplacer de la place d’où on a l’habitude de regarder, leur faire une place, en reculant. C’est leur permettre de prendre une place en perdant la sienne. Avec de la parole qui n’est pas, dans ce cas, une arme de pouvoir, un piétinement de la pelouse de l’autre. Mais finalement, pourquoi ferait-on tout ça ? Pourquoi « leur apprendre » de cette façon-là (ou d’une autre ?) Là est LA question. Quand est-ce que les enseignants prennent la parole pour se demander : « Mais qu’est-ce que je fous à cette place ? »

Pour quoi ?

Amina et les autres cherchent une place, une relation, un lien. Au cœur de la création de ce lien, l’enseignant vient avec de l’universel comme écrire, utiliser la langue, faire des maths, mais en dialectique avec le particulier de chacun. Pourquoi se met-elle à apprendre alors Amina ? Elle se nourrit de traits de l’autre pour se donner une orientation de vie. Cette Amina-là, avec ce prof de français-là. Pas uniquement la fonction de l’une et de l’autre. C’est d’ailleurs ce qui fait que des ordinateurs ou des fiches ne pourront jamais remplacer une présence des corps enseignants, riches de regards, de voix, de modulations qui jouent tous les instruments de la parole, du langage, y compris quand les corps démentent les mots.
« Comment tu savais ? » dit Amina à l’enseignante… qui ne « savait » pas ! Le premier temps, c’est Amina qui prend. Elle prend l’enseignante comme quelqu’un qui peut lui offrir quelque chose, elle lui suppose un savoir sur un tas de choses : la vie, la mort, le gout, l’amour… Le temps second, c’est le livre donné. Mais c’est elle qui prend. Et cela (se) passe aussi par la parole, parole pour dire ce qui fait valeur. Pour quoi on apprend ? Pour prendre une place dans le lien avec l’autre, dans le lien social, pour que l’autre puisse nous reconnaitre, avec un droit à la parole même si elle est bête et que l’on puisse se construire avec son symptôme c’est-à-dire sa propre modalité d’être au monde.
Cela ne peut se passer que si, dès la petite enfance, une fenêtre reste ouverte sur le manque. Apprendre, c’est la condition de l’humain, mais incluant qu’il est assis sur un trou. Aller vers le savoir, c’est aller vers un trou bordé. Le sac de l’enseignante, c’est en fait un bord à ce trou… et tout l’art des enseignants (art et non pas technique), c’est d’inventer tout le temps comment habiller le trou, tisser autour, sans oublier que c’est la présence du sujet qui fait trou et que c’est lui qui empêche de tout savoir, d’avoir le dernier mot.

Réintroduire des nouveaux sacs

On est souvent là, à l’école, en formation d’adultes, pour demander de l’autre qu’il nous nourrisse, à croire qu’on trouvera ce qu’il faut dans tel et tel sac, tel kit même ! Comme un prêt à combler, proche de ce que présente la société marchande, un « voila le sac » qui comblerait le manque une fois pour toutes. Y compris aller soigner ici et là, pour se nourrir soi, pour boucher son trou de manque… Faire de l’autre que l’on guérit un point d’arrivée pour soi ? Un pas de plus pour Amina pourrait être de se demander : «  Qu’est-ce que je prends en pensant donner ? Qu’est-ce que je cherche dans le savoir ? » Un pas de plus pourrait être de lui demander : « Qu’est-ce que tu réussis à rater ? » Comment travailler au savoir pour le trouver boiteux ? Comment garder du manque et donc creuser toujours d’autres chemins ? Sans cela, on est dans la routine, on marche beaucoup, mais sur place !
Continuer de marcher vers un objet que l’on sait perdu, permet d’inventer, de se laisser surprendre, de durer, d’y trouver de la joie. On ne trouve pas le chemin. C’est le chemin qui nous trouve.

notes:

[1La bande de Möbius est une figure topologique qui permet de montrer l’espace en continuité entre l’intérieur et l’extérieur… le plus intime à chacun est aussi le plus extérieur et vice versa.