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Accueil / Publications / Contributions / Contributions 2017 / Se battre contre le tronc commun, c’est se tromper de cible

Sans préjuger de ce qui ressortira des ateliers, les arguments s’opposant au tronc commun dans les nombreuses interventions orales et écrites que j’ai eues à connaitre se classent selon moi en plusieurs catégories :

Ceux qui donnent des arguments en faveur du tronc commun en expliquant pourquoi ils sont contre.

Centrés sur leur expérience, aujourd’hui et maintenant, avec les élèves qu’ils ont et qu’ils ont eus, ils décrivent les échecs du système scolaire actuel, en en attribuant la cause aux caractéristiques des élèves.

Le tronc commun serait impossible parce que les élèves qui arrivent dans le secondaire inférieur ont de trop grands écarts de savoir et de savoir faire, de motivation ou de « talent » (avant on disait « don », mais ça marche moins bien comme argument parce que si certains ont un don, les autres sont forcément moins doués, tandis que des talents, il peut y en avoir de toutes sortes).

Ceux-là voient le tronc commun comme un simple allongement du premier degré commun avec un peu plus de remédiation et un peu moins d’exigences. Si c’était le cas, on ne pourrait que leur donner raison et se battre pour éviter que les travailleurs de l’enseignement ne soient mis dans des conditions de travail impossibles.

Mais : le tronc commun commence en troisième Maternel, les contenus enseignés se recentrent sur les essentiels, sur un éventail plus large (polytechnique), avec de l’évaluation formative et une attention particulière aux enfants dont la culture familiale est plus éloignée de la culture scolaire, et ce dès l’enseignement Maternel.

En commençant la réforme du Tronc Commun avec une cohorte d’élèves depuis le début de l’enseignement fondamental, l’objectif est d’arriver à éviter que les écarts se creusent dès l’enseignement Maternel, comme c’est le cas aujourd’hui, et ne rendent la mission impossible au premier degré de l’enseignement secondaire.

C’est donc parce qu’on a écouté les grandes difficultés exprimées par les enseignants de l’enseignement secondaire inférieur que le parcours des élèves est profondément revisité de manière à empêcher que les écarts ne se creusent dans le fondamental et à faire en sorte que les savoirs, savoir-faire et compétences de tous les élèves soient renforcés.

La question de base pour les enseignants n’est donc pas « comment voulez-vous qu’on s’en sorte avec des élèves qui ne sont pas faits pour les études, qui sont mal éduqués, qui ne sont intéressés que par internet ou qui ont un trop fort « handicap social », etc. ».

La question de base pour les enseignants devient : « comment pourrons-nous mieux faire apprendre à ces élèves depuis le début de l’enseignement fondamental, comment pourrons-nous enseigner dans ce tronc commun, qu’est-ce qui fera que notre travail, sans devenir épuisant, permettra à tous les élèves d’apprendre ensemble tout en étant différents au départ ? »

Plutôt que de revendiquer un immobilisme qui rendra (a déjà rendu ?) notre métier impossible, revendiquer les conditions de réussite de ce tronc commun renforcé et allongé.

De cette catégorie, on tombe assez vite dans la deuxième catégorie :
Ceux dont les arguments contribuent à renforcer ce qu’ils dénoncent : la non-reconnaissance des différences entre les élèves.

Centrés sur leur expérience, aujourd’hui et maintenant, avec les élèves qu’ils ont et qu’ils ont eus, ils convoquent ces différences pour justifier les inégalités au nom du droit de chacun à s’épanouir dans ce qu’il est au plus profond de lui-même (l’école doit être à l’écoute de chaque enfant et l’aider à se découvrir). Ils décrivent les travers de l’école et en attribuent la cause à un système scolaire élitiste qui ne valorise pas avec la même importance des compétences différentes, des choix de vie différents, des talents différents, etc.

• Les enfants ne sont pas tous les mêmes, n’ont pas tous les mêmes envies, n’ont pas tous les mêmes talents, les mêmes types d’intelligence, Mozart qu’on assassine et le pauvre Kevin qui rêve depuis qu’il a 10 ans de devenir mécanicien, et Marie-Henriette qui traine dans des classes de veaux alors quelle est surdouée pour les maths, l’école rabote les différences en faisant souffrir les élèves au nom d’un égalitarisme bien pensant ; et/ou :

• Ce n’est pas déchoir que de choisir des filières techniques, ceux qui n’aiment pas l’école peuvent tout à fait s’épanouir dans des choses plus concrètes, tout le monde n’a pas envie de faire de longues études.

Mais :
Mozart n’est pas né dans une famille de mécaniciens, Kevin veut devenir mécanicien parce qu’il a compris qu’il ne sait pas lire et qu’il sait qu’il ne réussira pas le CEB, et Marie-Henriette, qui aime aussi la mécanique, deviendra ingénieure en aéronautique si les stéréotypes de genres n’ont pas raison de sa motivation. Ils ont tous les trois une caractéristique commune : leur scolarité transforme leurs inégalités socio-économiques en inégalités scolaires, et ces inégalités scolaires reproduisent voir renforcent leurs inégalités socio-économiques.

De plus, qu’ils deviennent compositeur, mécanicien ou ingénieur, Mozart, Kevin et Marie-Henriette méritent tous d’avoir une formation de base complète, exigeante, de manière à pouvoir comprendre le monde dans lequel ils vivent, contribuer à le transformer, y prendre une place de citoyen, ne pas être cantonnés dans des rôles d’exécutants, des emplois sous-payés, répétitifs et peu valorisés. Si la liberté de s’épanouir de Marie-Henriette est plus grande de celle de Kevin, c’est parce que le système scolaire ne laisse aucune chance d’émancipation à Kevin, ne reconnait pas que les enfants sont différents quand ils commencent leur scolarité, et transforme donc ces différences sociales en inégalités scolaires.

Ce que l’expérience de terrain ne permet pas toujours de voir saute aux yeux dans les études statistiques : en FWB, beaucoup plus qu’ailleurs, les enfants sont orientés par le système scolaire en fonction de leur origine sociale. Les filières et les options sont hiérarchisées en fonction des taux d’échecs et de retard scolaire des élèves qui les fréquentent. Ceux qui réussissent continuent à apprendre entre eux et proviennent très majoritairement des milieux sociaux plus favorisés, ceux qui échouent sont regroupés pour continuer à échouer ensemble, par relégations successives, et parmi ces élèves, un nombre important sortira du système scolaire, après au minimum 15 années de scolarité, analphabète fonctionnel et sans qualification. Cette forme d’« orientation » relègue dans les filières dévalorisées les enfants d’origine sociale défavorisée. Et ces filières ne sont pas dévalorisées parce qu’elles sont manuelles, techniques ou professionnelles. Ces filières sont dévalorisées parce que les élèves les fréquentent à cause de leurs échecs répétés dans les apprentissages de base, sans réelle motivation pour la qualification ou les métiers qu’elles proposent, ce qui rend, pour beaucoup d’entre eux, difficiles, voire impossibles, de réels apprentissages tant dans la formation de base que dans les cours techniques ou professionnels.

Le Tronc Commun est une tentative de faire en sorte que les différences socio-économiques ne se transforment pas en inégalités scolaires. Il s’agit de tenir compte, dès l’enseignement Maternel de ces différences et de faire en sorte que tous les enfants, quelle que soit leur origine sociale et culturelle, puissent devenir des lecteurs compétents, aimer les maths, avoir le gout d’apprendre, s’intéresser aux savoirs pour eux même ; puissent développer et découvrir toutes leurs capacités, et pas seulement celles auxquelles leur origine sociale les assigne. Il s’agit donc d’éviter les orientations précoces par relégation, de permettre à chaque enfant de progresser dans ses apprentissages de manière à devenir capable de poser un choix d’orientation motivé, volontaire, et de s’orienter, quelle que soit la filière de son choix, avec des compétences, des savoirs et des savoir-faire solides qui lui permettront de continuer à apprendre.

La question de base pour les enseignants n’est donc pas  : « comment faire en sorte que le système scolaire puisse reconnaitre toutes les différences des enfants sans rendre le métier épuisant ? »

La question de base pour les enseignants devient : « comment faire dans les classes, dans le Tronc Commun et dès l’enseignement Maternel, pour reconnaitre les différences sociales entre les enfants, et faire en sorte, sans que le métier ne devienne épuisant, que ces différences ne constituent pas pour les enfants des familles défavorisées des obstacles insurmontables aux apprentissages. En langage pédagogique, il s’agit de reconnaitre la diversité des rapports au savoir, à la langue, à l’école, de leur faire une place dans l’organisation de la classe, des situations d’apprentissage, pour les transformer, les faire évoluer vers des rapports au savoir, à la langue et à l’école qui sont plus pertinents, plus efficaces pour les apprentissages scolaires. Mais concrètement, dans la classe, comment fait-on ? »

Enfin, on trouve une troisième catégorie d’arguments :
Ceux qui considèrent que les différences entre les enfants rendent la réussite de tous impossible.
Ceux-ci mettent différentes formes de différences en avant :
• l’école ne peut gommer les différences sociales et économiques de la société, la responsabilité est plus large, les parents, le logement, les injustices sociales, l’école ne fait que subir les inégalités, elle n’en est pas responsable ; et/ou :

• les élèves ne sont pas tous capables de réussir, leurs cerveaux sont différents, certains sont intelligents, d’autres pas, certains sont habiles de leurs mains d’autres pas ; et/ou

• la société n’a pas besoin que d’universitaires, il faut défendre les choix des classes populaires, ce n’est pas mal d’être ouvrier, il faut changer le regard sur l’enseignement professionnel.

C’est l’argument libéral, le plus répandu, mais pas toujours affirmé comme tel. Il se cache souvent derrière les deux premières catégories d’arguments, soit parce que c’est plus difficile à assumer comme argument dans l’enseignement, soit parce que c’est une croyance de fond quasi inconsciente, une « vérité » de l’idéologie dominante qui nous imprègne peu à peu : les inégalités sont naturelles, l’égalité ou sa recherche sont des obstacles à la liberté, il ne faut pas se battre contre les inégalités, il faut les admettre et laisser chacun libre de valoriser au mieux ses capacités. Il y a des perdants et des gagnants, c’est nécessaire pour garantir la compétition, sinon on n’a rien à gagner, et la compétition est bonne pour tout le monde parce qu’elle oblige tout le monde à utiliser au mieux ses capacités et au total on a une société plus performante, plus innovatrice, qui produit plus, et qui, en prime, peut prendre en charge les perdants. Social-démocratie libérale. Ca implique que dès qu’on se bat contre les inégalités, on empêche le système d’être performant et de prendre en charge les perdants…

Donc le Tronc Commun va ralentir les futures élites et on va niveler par le bas, donc la différenciation la plus précoce possible des parcours scolaires permettrait à chacun de trouver ce qui correspond le mieux à son cerveau, donc les points, les examens et les classements des élèves sont les seuls moteurs possibles aux apprentissages, donc le tronc commun est une création idéologique qui ne repose sur aucune base scientifique alors que le modèle compétiteur est une vérité qui s’impose à tous puisqu’il a fait ses preuves, et que s’il va moins bien pour l’instant, c’est par ce que des gauchistes empêchent la liberté de produire tous ses effets, et le décret inscription en est une preuve éclatante.

Mais :

L’égalité et la liberté constituent les deux pôles d’une tension : elles sont souhaitables toutes les deux, mais on ne peut faire de l’égalité qu’en limitant la liberté et plus on laisse de la liberté plus on favorise les inégalités. Il n’y a d’autre solution que de se situer idéologiquement sur cette tension, en fonction de ce qui nous semble le plus souhaitable. En cela, le Tronc Commun est bien une création idéologique, parce qu’elle consiste en une recherche de plus d’égalité. Et c’est aussi pour cela que nous défendons le tronc commun.

Mais le système scolaire tel qu’il existe aujourd’hui est aussi une création idéologique, parce qu’il est fondé sur une vision de la société qui fait de la compétition, et donc des inégalités, le seul moteur pensable de l’organisation sociale et économique.

Or, les systèmes scolaires qui visent plus d’égalité ne sont pas les moins intéressants ni les moins performants, les résultats de la coopération ne sont pas nécessairement moins bons que ceux de la compétition. Ils sont différents dans leurs effets sur la vie sociale. Et il est possible de faire plus d’égalité sans créer une société sans liberté, autoritaire et despotique comme la caricaturent certains.

Quant au cerveau des uns et des autres, si les neurosciences nous ont appris quelque chose, c’est l’énorme plasticité du cerveau, sa capacité à créer sans cesse de nouvelles capacités, ce qui semble contredire ceux qui attribuent « génétiquement » des capacités différentes aux uns et aux autres et semble plaider pour une compréhension du cerveau plus comme d’une opportunité en devenir que comme un donné à l’origine. On ne nait pas intelligent, on le devient.

Et si la société n’a pas besoin que d’universitaires, qu’il est nécessaire de « produire » aussi des individus compétents dans des domaines manuels et techniques, ce que le Tronc Commun vise, ce n’est pas leur disparition, mais le fait que, pour autant, ils ne soient pas démunis des compétences et des savoirs qui leur permettent de penser le monde. Et leurs capacités techniques, leur qualification, n’en seront que plus étendues.

La question de base pour les enseignants n’est donc pas : « comment voulez-vous faire apprendre à des élèves qui n’ont pas tous les mêmes capacités ; comment voulez-vous faire apprendre à des élèves si ils ont réussi d’office et qu’il n’ont plus peur de l’échec pour les motiver un peu ; comment voulez-vous qu’on s’en sorte si on ne peut plus orienter les élèves vers ce qui leur convient le mieux ? »

La question de base pour les enseignants devient : « comment peut-on faire en classe pour mettre en place des situations d’apprentissage qui permettront à toute la classe d’apprendre, qui permettront à tous les élèves de développer diverses capacités, d’avoir accès à différentes sortes de savoirs, sans avoir peur de l’échec et avec une image fière d’eux même ? »

Cela revient à dire que s’il faut se mobiliser comme enseignant, comme organisation syndicale progressiste ancrée dans une recherche de plus d’égalité sociale et économique, ce n’est pas contre le tronc commun, mais pour que ce tronc commun soit réellement producteur de plus d’égalité scolaire, sans que le métier ne devienne épuisant, et même pour que ça soit l’occasion d’une revalorisation réelle du métier. S’intéresser au « comment faire dans la classe » et en revendiquer les conditions d’existence (conditions de travail, formation, temps de travail, etc.)

Photo by Alexandr Bormotin on Unsplash