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Il y a des années, Sylvie, une élève de 1e accueil a raconté en classe que chaque jour, en fin de journée, sa mère lui demande, ainsi qu’à son frère, de raconter ce qu’ils ont fait à l’école. « Et mon frère, il sait tout dire, il raconte tout ce qu’il a fait. Et moi, rien, je ne sais rien raconter, je ne me souviens de rien ». J’étais stupéfaite d’entendre ça, je n’imaginais pas que ça puisse exister, et je ne l’ai jamais oublié.

Ce que nous leur disons, nos élèves ne le captent pas toujours, et ils le retiennent encore moins. Quel travail de Titan, pour ces élèves-là, de faire ses devoirs et d’étudier ses leçons, s’il ne reste « rien » de la journée passée à l’école !
Aujourd’hui, pour développer l’attention et la mémoire auditives des adolescents, j’utilise les techniques de « Yoga en classe » : issues du Yoga traditionnel, elles ont été adaptées à la classe, afin de pouvoir se faire entre bancs et chaises [1].
Je commence par un travail corporel, sur les oreilles donc, puisqu’il s’agit d’écouter. Je propose de se masser une oreille, dérouler le pavillon, tirer doucement sur le lobe… Ensuite, fermer les yeux [2] et sentir s’il y a une différence entre l’oreille massée et l’autre. Ouvrir les yeux et masser l’autre oreille, ensuite fermer les yeux à nouveau et ressentir. Après, j’invite à dire ce qu’ils ont ressenti : « L’oreille était plus chaude… plus froide… plus grande… ça picotait… ça ne faisait rien du tout ». Je dis alors que tout cela est juste, même si c’est contradictoire. « C’est juste, puisque c’est ce que vous avez ressenti. Votre ressenti vous appartient, personne ne le connait mieux que vous. » Apprentissage important pour les adolescents qui veulent souvent avoir raison, et ont du mal à entendre un autre avis, un autre ressenti que le leur.

Comment on fait dans sa tête

Nous enchainons avec le jeu d’écoute et de silence [3] : les élèves sont assis en classe, les yeux fermés. Dos droit, pieds à plat au sol, mains posées sur les genoux. « Prenez conscience de votre position : les pieds à plat au sol, les fessiers sur la chaise. Sentez bien tout le corps. Le dos est droit, les épaules sont détendues. Écoutez les bruits extérieurs à la classe : bruits de la rue, de la salle de gym, du couloir. Écoutez maintenant ce bruit ». Je fais un léger toctoc sur le bureau. Lorsque le bruit est terminé : « Essayez de le réentendre dans votre tête ». Ensuite, même travail avec deux autres bruits (déclics de stylo bille et froissement de papier, par exemple). « Essayez maintenant de réentendre dans votre tête le 1e bruit… et le 2e… et le 3e… Écoutez à nouveau les bruits de la rue. Maintenant, sentez bien votre corps sur la chaise. Sentez vos pieds en contact avec le sol. Remuez les doigts. Remuez les orteils dans les chaussures. Lentement, ouvrez les yeux. Bougez le corps, étirez-vous longuement. »
Nous prenons ensuite un moment pour échanger sur cette expérience : qu’est-ce qui a été facile/difficile pour chacun et comment chacun a fait dans sa tête.
Dans cet exercice, les élèves font l’expérience de l’ouïe interne : celle qui nous permet d’entendre dans notre tête. À chacun de nos sens externes correspond un double intérieur, qui nous est indispensable pour apprendre.
Un autre jour, nous commençons à pratiquer l’exercice des mots à la chaine3 : je leur annonce que je vais prononcer trois mots qu’ils devront ensuite écrire dans l’ordre sur leur cahier. Les cahiers sont prêts, ouverts sur les bancs. Le départ de l’exercice est toujours le même : yeux fermés, prendre conscience de son corps. Ensuite, je prononce trois mots, par exemple : « Jaune… marcher… poire… Lentement, ouvrez les yeux et écrivez la liste sur votre cahier. » Après un étirement bien nécessaire, la discussion sur comment chacun a fait pour réussir est riche : l’un a inventé une histoire avec les mots, un autre se les est répétés, un troisième les a vus écrits sur un tableau imaginaire. Je leur propose régulièrement cet exercice. Lorsque toute la classe réussit à restituer la liste de trois mots, nous passons à quatre mots, et ainsi de suite.
Rapidement, je remplace les mots « pris au hasard » par des notions scolaires, qu’ils doivent retenir : une règle d’orthographe, une définition en étude du milieu, etc.
Je suis impressionnée par la concentration, presque palpable dans la classe, par leurs progrès, et je vous assure qu’ils en redemandent !

notes:

[1RYE, Groupe de Recherche sur le Yoga à l’École : www.rye-belgium.net.

[2Au début, ce n’est pas évident de les amener à fermer les yeux : comme ils perdent le contrôle visuel sur leur environnement, cela génère un sentiment d’insécurité. Avant les exercices décrits ici, j’en parle avec eux, je propose d’abord des exercices très courts, puis j’allonge progressivement le temps où les yeux sont fermés. Je précise aussi que les miens restent ouverts et que je suis leur « garde du corps ». C’est déjà tout un apprentissage : fermer les yeux et être en contact avec soi-même.

[3Extraits de M. FLAK – DE COULON, Des enfants qui réussissent, Desclée de Brouwer, 8e éd., 2007.