Se parler du faire

Si les bonnes écoles, ce sont celles où les élèves ont un bon niveau, celles-là, je n’y ai jamais travaillé. Mes enfants y sont, et j’ai beaucoup de frustrations sur ce qu’ils y font et comment ils le font, mais je sais que pour eux, c’est moins capital, car dans notre famille, on compense.
Quelqu’un dit que pour voir si on est dans une bonne école, faut aller voir les toilettes. Dans ce cas, je n’en ai pas fréquenté beaucoup non plus…

Pas une donneuse de leçon

Des questions tournicotent dans ma tête pour réveiller mes pratiques professionnelles. Quelles pratiques pour quels élèves ? Est-ce qu’on travaille pareil avec des enfants des familles populaires ? Des enfants d’origine étrangères ? Des enfants orientés dans le spécial ? Qu’est-ce que la pédagogie institutionnelle peut apporter dans la classe ? Au niveau des disciplines, au-delà des matières « amies », il faut pouvoir enseigner celles où on se sent moins compétent. Certaines formations m’ont mise face à mes manques. Sans parler de tous les domaines qui se rajoutent : éducation à l’environnement, à la santé, à la citoyenneté, aux médias, etc. Il ne faut pas se perdre.
Comment interroger son parcours d’apprenant pour être cohérente dans son projet professionnel ?

C’est un métier complexe, qui prend la tête. Et maintenant que je suis sortie, pour un temps, des écoles, je me rends compte comme c’était prenant. On n’en a jamais fini d’apprendre au fur et à mesure des élèves. De leurs questions. De leurs déclics. De leurs idées. Mais il y en a toujours un avec qui ça ne se passe pas comme prévu (ou comme on voudrait). Ou alors chacun a des moments où l’apprentissage ne coule pas de source. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Avec les lectures que j’ai faites, je me demande si l’élève n’est pas en plein conflit de loyauté, si j’ai su laisser une place à ses désirs… Avec ce qu’il y a dans son dossier, je sais que son parcours de vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais je n’ai de prise que sur les moments passés à l’école. Alors, je cherche, parce que je le sais capable, en sachant que refaire plus de la même chose ne sera pas aidant. Et quand je n’ai plus d’idées, me mettre avec d’autres m’a souvent permis de dénouer, de prendre par un autre bout. Donc pour moi, une bonne école, c’est aussi de bonnes discussions entre profs par rapport à l’un ou l’autre évènement qui pose question : est-ce que j’ai mis en place ce qu’il fallait ? Comment faire encore autrement ? Et de pouvoir brasser les idées ensemble pour ne pas couler, tout seul.

Un intervenant en plus

Mon travail a consisté, pendant ces deux dernières années, en tant qu’institutrice venant de l’enseignement spécialisé, à travailler autour de pratiques concernant le langage. Les institutrices partenaires étaient volontaires, en principe.

Ce projet visait à soutenir le travail des institutrices et à favoriser le travail en équipe via les concertations, en optimalisant l’efficacité de celles-ci (ordre du jour, gestion du temps et de la parole, traces) avec des retours réflexifs sur ce qui a été fait dans la classe et des décisions pour la suite.

Comment faire pour que tous les élèves travaillent et pas seulement les plus capables, notamment dès le matin avec les rituels (présence, calendrier, météo) ? Qu’instituer pour que les élèves soient dans le travail sans le parasiter avec des interventions qui ne sont pas à propos ? Quelles pratiques favorisent l’apprentissage de la langue ? Et la place du corps dans tout cela ?

Dans la plupart des cas, je passais par l’animation du groupe classe, cela permettait aux institutrices d’observer ma posture de travail. Je pense qu’un outil n’est pas bon ou mauvais en soi, mais c’est surtout ce qu’on en fait qui compte. Elles avaient aussi l’occasion d’observer leurs élèves, sans devoir gérer l’activité et le groupe. Par exemple, voir qu’annoncer l’intention de la leçon, ce n’est pas tout, mais c’est aidant.
Vaste champ aux entrées diverses, tant dans les compétences travaillées que dans les savoirs abordés et creusés, des histoires mathématiques à la fabrication d’abécédaires. Beaucoup de collaborations avec des institutrices maternelles et quelques expériences dans le primaire. J’ai donc rencontré beaucoup de femmes. Je peux dire que nombre d’entre elles passent beaucoup de temps, en dehors de leur classe, à travailler pour l’école. Beaucoup de temps à faire pour l’école. Préparer du matériel. Corriger. Remplir des documents (journal de classe, cahier de concertation, feuille du diner, compte, etc.) Aller sur internet pour trouver des outils. Se concerter. Il y a des habitudes qu’on ne remet pas en question comme l’organisation de fêtes qui est énergivore et où la production l’emporte sur les apprentissages qui pourraient être faits. Il manque un regard réflexif et critique. Je pense que les institutrices sont souvent trop pragmatiques et pas assez prêtes à se confronter à d’autres pratiques plus émancipatrices, à se frotter à des études ou des analyses pour mettre en perspective leurs positions politiques et leur choix pédagogiques.

Chercher

Au-delà des outils (de la photocopie d’une préparation trouvée sur internet, en passant par des « méthodes » comme les « Alphas » ou « Polo le lapin »), peu sont conscientes ou prennent en compte les rouages du système, la reproduction des inégalités. À force de ne pas vouloir porter toute la responsabilité, comme on ne crée pas le système, on ne lutte pas pour le changer. « Ce n’est quand même pas de ma faute s’il est pauvre. Et encore, il y a deux télés chez eux, et pas n’importe quoi. » J’ai entendu beaucoup de jugements qui montrent une méconnaissance de la vie des familles. Des phrases dites aux élèves qui les mettent en porte à faux par rapport aux leurs. Une tendance à pointer ce qui manque, sans valoriser ce qu’il y a. Avec ceux qui sont dans le moule, dont les efforts réciproques paient, ça passe, mais les dyslexiques, les distraits, les hyperactifs, les à côté de la plaque, ceux qui ne dorment pas assez, ceux dont le père est alcoolique ou qu’on croit que la mère « célibataire » se prostitue, ceux qui viennent de débarquer et qui ne parlent pas français, ça ne marche pas et on ne cherche pas toujours comment faire avec. On oriente plus ou moins efficacement vers d’autres (logopèdes, psychologues, psychomotricienne…) qui pourront peut-être faire quelque chose. Au moins, on a dépisté avec son œil de professionnel et il ne faut pas remettre ses pratiques en question.

Alors, c’est quoi une bonne école ? Je ne sais pas. Mais au minimum, des écoles qui se posent des questions, cherchent ensemble et ne renoncent jamais à « faire avec » quand « ça ne marche pas ».