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Entre 1990 et 2007, je me suis inscrit à sept ateliers des Rencontres Pédagogiques d’été. Ma formation en Pédagogie institutionnelle d’aout 1990 date de l’époque où j’étais permanent (secrétaire général) de la CGé. J’ai mis une dizaine d’années pour revenir à ces célèbres rencontres du mois d’aout à la Marlagne (Wépion). Dix ans pour digérer un conflit –on peut parler de crise institutionnelle– qui avait fait du bruit à l’époque.

Pourquoi suis-je donc revenu ? Le temps permet de cicatriser les blessures et c’est comme si j’étais aspiré par l’appel du large. Les RPé —et plus globalement la CGé— constitue(nt) d’authentique(s) pôle(s) d’excellence, dirait-on dans le monde économique ; rassemblant une diversité de compétences, souvent très pointues.
L’attractivité tient aussi à une combinaison rare qui pousse ce mouvement pédagogique à promouvoir les pédagogies actives, les projets collectifs, le dialogue du monde de l’école avec le milieu associatif, la recherche de sens, de désir et d’interculturalité. La CGé est aussi un mouvement pédagogique militant et critique qui n’hésite pas à se constituer en groupe de pression, à prendre sa place dans le débat sociopolitique pour appeler de ces vœux une école plus égalitaire, qui donne sa place à chacun, qui sème moins d’échecs scolaires... en vue d’un changement pour l’égalité.

Mes raisons

Nous y sommes : d’origine immigrée et populaire, je suis un ancien écorché vif, une victime... de la vie, mais aussi de ces pédagogies —frontales et descendantes— de l’échec et de la stigmatisation. Une partie de mon enfance et de mon adolescence ressemble en bien des points au parcours des usagers du CPAS de Charleroi [1] au sein duquel je travaille. Tout mon combat en tant qu’enseignant consiste à promouvoir les pédagogies de la réussite, à traquer l’échec sous toutes ses formes. Encore faut-il lutter contre ce dernier sans baisser le niveau : la difficulté, elle est là et sans formations continuées, on n’y arrive pas. Selon moi, les meilleurs enseignants sont ceux qui font réussir le plus grand nombre sans baisser le niveau, tout à l’opposé de ces pédagogies de Verdun qui font du bon professeur celui qui a le plus grand nombre de morts dans son champ de bataille. Je suis professionnellement bien placé pour le savoir : qui sème l’échec d’aujourd’hui sème le désarroi, l’errance, l’exclusion voire la délinquance de demain.

Les enseignements tirés de ma participation aux ateliers des RPé

J’ai suivi successivement les ateliers suivants : Pédagogie institutionnelle, gestion mentale (I et II), interdisciplinarité, ateliers d’écriture, des méthodes actives pour éduquer à la citoyenneté et impro. Quel bilan à postériori puis-je en tirer ? À l’issue de ces formations, je me suis toujours montré satisfait, notamment car les formateurs sont bons, voire excellents ; cependant, avec le recul, je constate que les retombées sont très inégales.

Apports en terme de développement personnel

Pédagogie institutionnelle, ateliers d’écriture et impro sont sans doute les ateliers qui m’ont le plus apporté sur le plan personnel de par la densité de l’expérience pédagogique et humaine en atelier ou de par certains prolongements en dehors de celui-ci.
Retombées au sein de l’atelier : en terme de dépassement de soi en PI dès lors que la pédagogie du projet amène à des productions collectives (pièce de théâtre + journal), dès lors que l’on institue notre propre loi dans le respect de chacun, qu’on est invité à animer des réunions ou que l’on doit gérer les conflits consécutifs de la fatigue et de la promiscuité au bout d’une course de six jours. Avec les ateliers d’écriture d’Odette et de Michel, c’est le coup de cœur de l’écriture partagée, l’articulation de la rigueur et de la créativité, le cheminement de la découverte (écriture et art plastique) guidé par le fil invisible —car tout a l’air d’aller de soi— d’un professionnalisme exceptionnel. L’impro, c’est le retour de l’enfance saltimbanque, insouciante, l’audace dans la spontanéité, la magie du rire et du jeu, une culture orale —sans arrière-pensées— de l’ici et maintenant.
Les prolongements hors ateliers relèvent d’un capital confiance engrangé, même s’il est diffus, impalpable et indéfinissable. L’atelier d’écriture me gonfla à bloc et me relança dans mon projet de poursuivre mon livre en lien avec l’histoire d’un immigré espagnol.

Transferts en situation d’apprentissage

L’atelier « méthodes actives pour éduquer à la citoyenneté » m’a permis de travailler l’approche dite socioconstructiviste à partir de situations-problèmes et de conflits sociocognitifs. Il m’apporta plus de rigueur dans la construction des dispositifs pédagogiques et des séquences d’apprentissage. Ainsi, lors des formations continuées pour les travailleurs sociaux, suis-je plus attentif aux objectifs conçus en fonction des compétences, savoir-faire ou concepts visés dans les apprentissages, aux tâches nécessaires pour l’appropriation de ce savoir, à l’élaboration du dispositif didactique à partir d’un matériau (documents, outils) et de consignes claires tant du point de vue des critères de réussite que des conditions de réalisation.
J’ai conçu certaines séquences d’atelier d’écriture en classe comme des composantes de démarches actives au service d’objectifs qui dépassent ceux des séquences elles-mêmes. Les ateliers en gestion mentale m’ont amené à la vigilance envers les styles d’apprentissage (visuel, auditif, kinesthésique), à concevoir des évocations d’entrée ou de sortie (images mentales). J’y ai découvert les schémas heuristiques [2] que j’utilise parfois en classe et systématiquement pour résumer un article ou le contenu d’une formation.
L’impro est un outil théâtral pertinent pour introduire aux thèmes du savoir-être et de la communication si importants dans les professions relationnelles ; si bien qu’il trouve, par exemple, toute sa place dans le travail social de groupe de telle manière à faire face à la peur des autres. L’enseignant expérimente l’audace de se lancer, la réactivité, l’art de rebondir ou de prendre la balle au bond, d’improviser... c’est le cas de le dire. La précipitation dans l’action empêche de mijoter son stress ou sa peur. On peut déboucher sur des surprises : telle réplique peut donner lieu à une transposition vers des aspects théoriques.

Le non-transfert

L’atelier en pédagogie institutionnelle est arrivé trop tôt dans mon parcours pour que j’établisse un transfert direct avec ma fonction de professeur. L’atelier « interdisciplinarité » était peut-être trop théorique et le contexte de mon école n’était pas favorable à l’expérimentation d’une réelle pratique interdisciplinaire (direction peu outillée pour piloter la démarche, résistances au changement...). La formation en gestion mentale m’est, avec le recul, parue pas assez peu « active », implicitement transmissive, son « dialogue pédagogique » trop diffus et pas évident à opérationnaliser.

Limites et frustrations

Bien entendu, la richesse des sources d’inspiration permet d’accroitre l’attractivité ou la motivation et par conséquent de contribuer à une pédagogie de la réussite. Cependant, je me suis aussi planté. La créativité trop improvisée, justement, peut nuire à la structure et à la cohérence d’ensemble.
Les pédagogies actives socioconstructivistes supposent de prendre du temps, tandis que celui-ci semble toujours trop court. On n’entre pas dans le conflit sociocognitif sans prérequis en termes intellectuels ou de personnalité. Lorsque l’on impose au sous-groupe de pairs de décider en vingt minutes d’une solution commune, on fait parfois l’expérience du rapport de force, de la résignation ou de la capitulation. C’est vite dit que tout le monde entre dans la citoyenneté.
La plus grande frustration est celle de n’avoir pas le temps de « tout assimiler » et de « tout appliquer » ; ainsi n’ai-je peut-être mis en scène qu’un dixième de la richesse des ateliers de Michel et d’Odette.
On est condamné à un bricolage permanent. Tant mieux, diront certains. Formé à l’autovigilance et à l’esprit critique, je suis resté un « pei » comme on dit à Bruxelles (passionné éternel insatisfait). Lorsque les choses vont moins bien, je perçois le poids de ma propre responsabilité.

notes:

[1Je travaille à mi-temps en tant que cadre intermédiaire au CPAS de Charleroi et en tant que professeur au sein de la Haute École Charleroi Europe et plus particulièrement au sein de l’Institut Social Catholique qui forme de futurs assistants sociaux. Je trouve mon bonheur dans cette complémentarité entre formation initiale et présence dans le milieu professionnel, bien réel… avec ses ressources, contraintes ou contradictions.

[2Les schémas heuristiques sont des cartes conceptuelles, mentales.