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Pour mobiliser l’élève, rien de tel qu’une bonne énigme. Mais non, une situation-problème plutôt. Ou le défi peut-être ? Quelle(s) différence(s) ?

Les professeurs de sciences useraient plus volontiers d’énigmes pour mobiliser les élèves, tandis que les professeurs de sciences humaines auraient un penchant pour les situations-problèmes. Cette affirmation est autant un constat qu’une question, qui peut déclencher des discussions animées où chacun y va de son expérience, de sa formation, des échos les plus récents pour justifier son point de vue [1]. Pour y voir plus clair, repartons des concepts eux-mêmes.

Une distinction seulement sémantique ?

Un défi est une tâche qui mobilise, car elle prend, aux yeux de celui qui l’exécute, une importance suffisante pour oser se dépasser.
Une énigme est une tâche proposée dont la solution est inconnue, qui doit mobiliser chez le « dénouant » une (nouvelle) organisation de ses connaissances et compétences et/ou la recherche d’autres ressources afin d’obtenir l’exacte réponse attendue.
Une situation-problème est une situation concrète insatisfaisante, car elle ne peut être résolue à priori, qui doit mobiliser chez le « résolvant » une nouvelle organisation de ses connaissances et compétences et la recherche de ressources supplémentaires pour obtenir une réponse acceptable et pertinente, car elle résout suffisamment le problème rencontré.
Le défi est en un parce qu’il mobilise. L’énigme et la situation-problème sont telles par ce que l’élève met en place s’il est mobilisé. Je reviendrai au défi. Distinguons d’abord l’énigme de la situation-problème.

Un choix épistémologique ?

User d’énigme ou de situation-problème n’est pas un choix épistémologiquement innocent. Dans le cas de l’énigme, l’enseignant se place dans l’optique où l’élève doit apprendre de manière presque autonome ce que le monde connait pour pouvoir s’y intégrer. Dans le cas des situations-problèmes, l’élève doit apprendre de manière presque autonome comment agir sur le monde pour le faire changer. Selon MEIRIEU [2], la pédagogie des situations-problèmes est une pédagogie de l’émancipation, permettant d’innover et de ne pas se cantonner dans l’existant.
Pour choisir entre énigme et situation-problème, il faut d’abord répondre à la question suivante : l’enseignement doit-il permettre aux élèves de s’intégrer dans la société ou de transformer celle-ci ? L’école doit permettre les deux ! Que deviendraient les élèves bien intégrés mais incapables d’adapter la société aux fluctuations du monde, si ce n’est des adultes dépendants des créatifs, des mieux (in)formés ? Et que seraient des élèves uniquement prospectifs, éloignés du monde passé et actuel, si ce n’est des marginaux « désintégrés » de la société sous prétexte qu’il faut la changer ?

Dans la discussion, les représentants des sciences et ceux des sciences humaines se distinguent par les termes employés. Peut-être que la chicanerie trouve une origine dans la discipline. Les sciences « dures » ont accumulé une somme importante de connaissances qu’il s’agit de faire intégrer aux élèves. Bien qu’étudiées depuis des siècles, la géographie et l’histoire ne sont plus utilisées comme des sommes de connaissances répertoriées, mais bien comme des modes d’études de cas, des outils de prises de décisions pour l’aménagement des villes, les décisions politico-économiques… Et les sciences sociales, vu leur jeune âge, sont loin de posséder un savoir exact, une somme de réponses uniques et exclusives. Les « énigmes scientifiques » donneraient l’occasion de se réapproprier un savoir déjà constitué et les « situations-problèmes en sciences humaines » donneraient l’occasion de s’approprier des moyens de constituer de nouveaux savoirs.

Et le défi alors ?

Le défi sera présent si l’élève est mobilisé pour la tâche proposée et, pour cela, l’énigme comme la situation-problème ne seront jamais à priori des défis. Pour VIAU [3], l’élève sera d’autant plus mobilisé qu’il est face à une tâche qui, pour lui, a de l’intérêt, qu’il se sent capable d’accomplir et sur laquelle il a du pouvoir sur la façon de l’accomplir.
À cet égard, il apparait que les énigmes, mais plus encore les situations-problèmes, peuvent être modulées pour que chaque élève d’une classe puisse se trouver dans ces trois conditions. En effet, il s’agit pour l’enseignant de calibrer la tâche en modifiant par exemple : le nombre de chercheurs (groupe, duo, solo…), la quantité et qualité de données (diminuer les inutiles, donner plus d’utiles…), la présentation de la solution (plus d’interlocuteurs, orale et écrite…), l’utilisation du résultat (en classe, à l’école, par une personne extérieure…), la durée (rendre dans 20 minutes, en fin d’heure, fin de semaine, fin d’année…), les ressources (mettre à disposition Internet, une bibliothèque, une personne ressource…), etc.
Alors que faire de tout cela en pratique ? Soyons réalistes : celui qui s’essaye aux situations-problèmes et énigmes doit pouvoir commencer, avec l’aide et le soutien d’un collègue ou d’un mouvement pédagogique, par quelques-unes sur une année et penser son programme d’une autre manière, même si celle-ci est plus traditionnelle.
S’il y a bien un effet discipline dans le choix, ce que je soutiens, les professeurs de sciences et de sciences humaines pourraient se concerter pour que les élèves connaissent les deux modalités d’apprentissage, afin de développer des élèves capables à la fois de s’intégrer dans notre société et de pouvoir l’améliorer.
Il faut encore sans doute que les élèves puissent, à une occasion au moins, découvrir via la méthode d’enseignement que les sciences sont aussi à la recherche d’adaptation du monde, et que les sciences humaines ont déjà constitué un savoir sur le monde.

notes:

[1Une telle discussion a eu lieu lors des présentations et analyses d’activités lors du chantier didactique décrit dans l’article Chercher pour apprendre, apprendre à chercher, en page 3 de ce numéro.

[2Ph. MEIRIEU, Apprendre... oui, mais comment ?, ESF, 1989.

[3R. VIAU, La motivation en contexte scolaire, De Boeck, 1997.

Pièces jointes