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Dur de vouloir soutenir des élèves en difficulté, en restant optimiste et en essayant de consolider leur confiance en eux, puis de se rendre compte qu’on les a leurrés parce que le système scolaire ne leur laissait aucune chance.

L’année dernière, j’étais titulaire pour la première fois, dans une classe de quatrième secondaire, dans une école de l’enseignement général. Dès novembre, mes collègues me disaient au détour de la salle des profs : « Ta classe, c’est la catastrophe », « Ils sont tellement faibles… » Plus de la moitié de la classe était en échec, je me demandais : « Pourquoi les profs ne réagissent-ils pas ? Pourquoi n’aident-ils pas ces élèves ? » Ils disaient : « Pas le temps de rattraper toutes les lacunes accumulées, il faut boucler le programme et puis, qu’est-ce qu’ils ont foutu l’année dernière ? On dirait qu’ils n’ont rien appris. » Le taux d’échec en quatrième était déjà élevé les années précédentes, c’était un constat connu de tous.

Positive

Dans mon cours, j’essayais de les faire apprendre et réussir en leur proposant du travail supplémentaire (des corrections cotées, des interros de rattrapage) ou en adaptant le rythme du cours. Je voulais qu’ils gardent confiance en additionnant de petites réussites. À l’inverse, certains de mes collègues avançaient dans la matière malgré les noyés, assumaient d’avoir plus de la moitié de la classe en échec et le déploraient sans se remettre en question.
Les élèves se plaignaient auprès de moi de ces profs « vaches » qui semblaient « péter tout le monde pour le plaisir ». Je ne savais pas comment réagir à leurs interpellations. Ma priorité était de ne pas attaquer la cohésion de l’équipe, je n’acquiesçais pas à leurs critiques et les incitais à parler au professeur concerné. Mes tentatives d’en discuter avec mes collègues échouaient : ils considéraient déjà faire le maximum pour ces élèves. Le problème est que nous ne mettions rien en place pour changer la situation et aider les plus faibles. Rien ne bougeait et j’ai commencé à maudire secrètement ces collègues réticents à se remettre en question. Je défendais la cohésion du corps enseignant, mais quel corps formions-nous ?

Hécatombe

Ne voulant pas tomber dans le fatalisme, j’ai encouragé les élèves en misant sur leur investissement et en me disant qu’ils allaient y arriver parce qu’on ne pouvait que progresser en travaillant… Dans mes remarques de bulletin, je cherchais du positif et essayais de leur donner des pistes pour qu’ils s’en sortent même si ces conseils me semblaient inutiles parce qu’ils renvoyaient toujours les élèves à leur responsabilité individuelle : « Sois plus concentré en classe, trouve un cadre de travail plus propice à l’étude, mets tes cours en ordre, pose des questions quand tu ne comprends pas… » Je pouvais leur proposer de s’inscrire à l’étude du soir ou de prendre un professeur particulier, mais l’école ne proposait rien d’autre pour se rattraper ou remédier à des difficultés.
À la fin de l’année, l’hécatombe : treize élèves sur vingt-deux étaient dans les critères d’échec. Pour la plupart des matières, l’examen de juin est juste venu confirmer l’échec de l’année alors que, dans mon cours, il a surpris les élèves concernés que j’avais en quelque sorte leurrés sur leurs possibilités de réussite.

On est des salauds

Conseil de classe de fin d’année, nous commençons la liste. Dans mon école, les noms sont classés par ordre d’échec, on commence par les élèves les plus foutus, les premiers cas sont sans appel. Après le dixième redoublement, je craque de m’être tant voilé la face, d’avoir floué certains élèves sur leurs chances de réussite. Mon espoir qu’ils s’en sortent par leurs efforts ne tenait pas compte de l’intransigeance du système : une école générale ne garde que les « bons » élèves et a besoin de l’échec pour les sélectionner. Les autres peuvent doubler une fois pour essayer de rattraper sinon ils iront voir ailleurs parce qu’ils ne sont pas « faits pour le général ».
C’en est trop pour moi, la naïve et gentille titulaire, je pleure et dis à tout le monde : « On est des salauds. » Silence. Une collègue me répond : « Mais non, on fait notre travail, c’est chaque année comme ça. »
De toute évidence, mes collègues que je maudissais ne sont pas des salauds, ils participent seulement au système scolaire tel qu’il est conçu. Notre métier est en quelque sorte de laisser faire la « sélection naturelle » des intelligences. Plutôt bienveillants, ils ont juste accepté les règles du jeu et adapté leur manière de voir pour se sentir droits dans leurs bottes. Parce que personne ne peut supporter d’être un salaud. D’ailleurs, mon « craquage » a déstabilisé ce conseil de classe et on a cherché des solutions pour les trois derniers élèves un peu moins en échec que les autres : « Celui-là pourrait avoir l’AOB [1] même s’il n’a pas de projet, ces deux-là peuvent passer avec des travaux de vacances… » En fait, mes collègues qui ont accepté de trier ont craqué bien avant moi : ils ont renoncé à se battre contre la violence du système et en portent (inconsciemment) le poids.
Passer les dix coups de téléphone pour annoncer les échecs m’a achevée. C’était tout aussi dur d’entendre les parents soumis au choix de l’école qui déploraient le manque d’efforts fournis par leur enfant, espérant que cet échec allait lui permettre d’apprendre, que d’entendre les parents révoltés m’insulter et me demander ce que j’avais fait pour leur enfant cette année (mais je ne sais pas comment ils m’auraient traitée si j’avais parlé orientation en mars…) Ils avaient raison, je n’avais rien fait pour mes élèves sinon être positive et pleine de bonne (mais inefficace) volonté.

Je ne suis pas une trieuse

À la fin de mes notes de ce conseil de classe, j’ai écrit : « Je ne suis pas une trieuse, je suis un professeur. Impression d’échec cuisant. Je n’ai pu aider aucun de ces élèves, je n’ai fait bouger aucune ligne... Doit-on vivre cela chaque année ? C’est ça notre boulot d’hôpital qui ne soigne que les élèves en bonne santé [2] ? » J’étais dégoutée, prête à changer de métier.

Je pensais avoir mal fait mon travail, mais, en réalité, personne ne m’a accusée (à part quelques parents sous le coup de la colère). Mes collègues m’ont soutenue d’ailleurs et, ce soutien, je l’ai un peu senti comme : « Ne t’en fais pas, c’est dur, mais on s’habitue. » J’avais juste fait un retour à la réalité, j’avais douloureusement appris à regarder le système tel qu’il était.
La violence du système scolaire, je ne l’ai jamais vécue en tant qu’élève. C’est en devenant professeur que j’ai pris conscience de ces injustices et, d’une certaine manière, j’ai de la chance parce que je fais cette découverte en étant adulte, capable d’agir, en commençant par transformer ma bonne volonté en action.

Collaborer sans être collabo

Si je veux essayer de changer l’école, je veux le faire en collaborant (sans être collabo pour autant !) avec mes collègues, même si nous ne sommes pas d’accord. Tout comme je considère qu’apprendre la coopération est primordial pour les élèves, je me dois de la tenter avec mes collègues, surtout si nous sommes différents, c’est le défi du vivre ensemble.
Un autre défi est de trouver comment faire coexister ma conviction du « tous capables » et ma volonté de mettre en avant la coopération dans un système qui met en concurrence pour sélectionner les meilleurs. Comment d’ailleurs désindividualiser le problème ? Trouver des solutions qui ne reposent pas sur la responsabilité individuelle de l’élève (et sur ses parents qui, souvent, sont dépassés). Bien sûr, il faudrait pouvoir casser cette hiérarchie des filières qui dépend elle-même de la hiérarchisation de la société tout entière, mais à l’échelle de l’école, nous pouvons aussi inventer des solutions. Toute l’énergie dépensée à supporter le poids de notre impuissance (incompétence ?) pourrait être dépensée en travail collectif pour remédier à cette situation. 

notes:

[1Attestation d’orientation B (A.O.B.) : valide la réussite de l’année et autorise le passage dans l’année supérieure moyennant certaines restrictions (par exemple : passage non autorisé vers l’enseignement général).

[2 L’expression est tirée de Lettre à une maitresse d’école, Les enfants de Barbiana, 1968. http://k6.re/gKxVB