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Ce qui fait la dignité d’une personne humaine, c’est certainement son uti-lité au monde (sa fierté professionnelle, ou familiale, ou ...) et la recon-naissance de cette utilité au monde par ses semblables. L’inverse, la dis-qualification sociale et la honte qui l’accompagne, génère une souffrance profonde. C’est ce qui arrive aux enseignants et ce n’est pas bon pour leurs élèves.

Il ne s’agit pas ici de pleurer sur son sort ou de s’apitoyer sur la dépression de per-sonnes fragiles. Il s’agit de révéler ce que ni les Pouvoirs Organisateurs, ni les pa-rents, ni les syndicats enseignants, ne prennent en compte : une souffrance subjec-tive profonde. Cette souffrance subjective est liée à l’exercice même de la profes-sion enseignante aujourd’hui, indépendamment de la personnalité de ceux qui l’exercent.

Vivre l’échec permanent

L’École a évolué ces dernières années à une vitesse vertigineuse. Il n’est plus ques-tion de former quelques élites et de préparer les autres au chantier ou à l’usine, mais bien de préparer presque tous les jeunes à suivre un enseignement supérieur. Le rapport au savoir a été bouleversé : l’école ne doit plus transmettre un corpus de connaissances donné, mais entraîner des compétences pour utiliser des connaissan-ces qui n’existent pas encore.

Il s’agit donc d’apprendre beaucoup plus de choses beaucoup plus difficiles, non plus aux meilleurs comme avant, mais à tout le monde et que tout le monde réussisse, et cela en moins de temps (temps scolaire diminué et objectifs multipliés) et avec moins de moyens.

De plus, les contradictions de notre système social se répercutent douloureuse-ment sur l’école. Les différentes commandes sociales [1] se contredisent et s’excluent mutuellement. La mission d’enseignant, définie par les Missions de l’École, est deve-nue impossible à mener.

Chaque mission prise séparément est déjà impossible. La première, la plus impor-tante, faire réussir tous les enfants avec les exigences actuelles, est théorique-ment possible, mais pratiquement impossible. Des gosses sont peut-être détruits à l’école, mais il en est aussi malheureusement, et de plus en plus, qui sont déjà dé-truits ailleurs et que l’école ne peut pas faire réussir comme les autres. L’école ne peut pas effacer l’inégalité et l’exclusion sociales grandissantes. C’est pourtant ce qu’on demande aux enseignants.

La force de cette commande sociale à l’école, sa légitimité idéologique, son poids moral sont tels que l’enseignant ne peut la remettre en cause. Il est donc coupable de ne pas le faire et tout va contribuer en effet à le culpabiliser, à lui faire intério-riser comme échec personnel ce qui est une impossibilité réelle.

Que dire alors de la combinaison des missions contradictoires ! L’enseignant est condamné à vivre l’échec permanent. Car il ne peut rien récuser. Comment pourrait-il remettre en cause le droit à l’épanouissement personnel de l’élève, la nécessité de l’armer pour entrer dans la compétition économique, l’importance actuelle de l’éducation à la citoyenneté, à la santé, aux médias, à la sécurité routière, à la res-ponsabilité sexuelle, ... ? Tout est indiscutable : il doit réaliser tout cela et il est impossible qu’il le réalise. Il est donc coupable et doit vivre avec sa honte de ne pas faire ce que tout le monde estime indispensable qu’il fasse.

Vivre la disqualification professionnelle

Tout le monde peut constater quotidiennement l’incapacité professionnelle de l’enseignant. Les objectifs sont connus de tous et chacun peut les confronter aux résultats bien visibles eux aussi : des enfants continuent à échouer, d’autres esti-ment perdre leur temps, des enfants se plaignent de n’être pas heureux à l’école, des parents se plaignent que le travail est trop lent et pas assez exigeant, ... etc. Si les objectifs sont bons et les résultats mauvais, c’est donc que l’enseignant est in-compétent ou fainéant, ou mieux, les deux.

Ce ne seraient donc pas les conditions sociales qui expliquent les difficultés de l’école d’aujourd’hui, mais la défaillance des enseignants. Le système est pervers au point que l’enseignant aura même intérêt à cacher ses difficultés réelles puis-qu’elles lui seront immanquablement reprochées ! Il ne peut en parler, même pas à ses collègues, évidemment pas aux parents déjà inquiets, et surtout pas à ses res-ponsables, puisqu’ayant intériorisé son échec et sa honte, en parler serait contri-buer au renforcement de sa propre disqualification sociale.

Cette explication pédagogique des échecs de l’école est régulièrement servie aux enseignants, non seulement par les médias et par les parents à leur suite, mais éga-lement par les cadres pédagogiques, inspecteurs, accompagnateurs et autres détachés.

Croyant détenir là un moyen habile de pression sur les enseignants, les responsa-bles politiques et les cadres pédagogiques ne cessent d’expliquer que les difficultés de l’école sont d’ordre pédagogique et que les enseignants sont professionnellement responsables de leurs échecs. Ils espèrent ainsi imposer facilement de bons princi-pes pédagogiques, mais ne contribuent en fait qu’à renforcer la culpabilisation et la fragilisation des enseignants qu’ils ont pour mission de dynamiser.

Vivre la suspicion continuelle

Se croyant stratèges habiles, les responsables utilisent ainsi la honte comme moyen de management scolaire : accusations de corporatisme, immobilisme, incompétences pédagogiques, paresse (congés scolaires), malhonnêteté (congés de maladie), ... Dans ces conditions, comment les parents et les enfants pourraient-ils reconnaître la moindre expertise aux enseignants ? Présumés coupables, soupçonnés de paresse et d’incompétence, ils doivent ainsi assumer un manque total de confiance pédagogique. Et si ce manque de confiance se traduit par un faible apprentissage (ce qui est théoriquement certain), ce sera une nouvelle preuve de leur incompétence et de leur incurie.

Puisqu’il est avéré une fois pour toutes que les enseignants sont coupables, il va fal-loir les encadrer, les surveiller, les contrôler, les juger, dans une logique de suspi-cion continuelle. Que ce soit pour la pédophilie (suspension préventive au moindre ragot), pour les congés de maladies (le régime de contrôle le plus sévère de Belgi-que, secteur privé compris), pour les inscriptions et exclusions scolaires, pour les évaluations scolaires (droit de recours), c’est la présomption de culpabilité qui prévaut.

Particulièrement dans le fondamental, mais cela gagne le secondaire, la Ministre, les parents et les membres des PO, des conseils de participation et autres organes, ignorant le plus souvent les évolutions socio-pédagogiques et/ou trop pleins de cer-titudes idéologiques, expriment sans cesse leur suspicion aux enseignants, leur ex-pliquent régulièrement ce qu’ils devraient faire et comment le faire et, certains qu’ils n’en sont pas capables seuls, exigent d’eux des preuves de leurs efforts re-nouvelés et inutiles (rapports d’activités, auto-évaluations, rapports de concerta-tion, justifications des décisions et des pratiques, ...).

Ainsi les enseignants vivent l’échec permanent parce leur mission est sociologique-ment impossible, la disqualification professionnelle parce qu’ils sont tenus pour per-sonnellement responsables de leurs échecs, et la suspicion continuelle parce que leurs échecs seraient dus à leur incompétence et/ou à leur paresse. Cela n’est pas vivable, mais il faut pourtant survivre.

Et pour survivre ...

Les conditions sociales de travail rendent ainsi la vie subjectivement impossible. La souffrance subjective socialement produite est intolérable pour tous ceux qui pren-nent leur mission sociale à cœur. La situation n’est vivable que pour ceux qui ne la prennent pas ou plus à cœur.

La première conséquence est la fuite réelle de ceux qui le peuvent : temps partiels, absentéisme malgré les risques, pré-pensions, changements de profession. Non seu-lement, les meilleurs s’en vont le plus souvent, mais également les meilleurs ne sont plus que rarement attirés par la profession. On arrive souvent à l’école normale après avoir été refusé à la gendarmerie ... La dégradation du recrutement se fera gravement ressentir.

Ceux qui restent, doivent vivre avec leur souffrance ou tenter de s’en débarrasser. Ceux qui vivent avec leur souffrance s’épuisent, se vident complètement, pathologi-quement, dans leur travail. Ils délaissent leur vie personnelle et familiale et, culpa-bilisés de ne pas y arriver, totalement investis dans leur devoir professionnel, ils tentent d’en faire encore plus. Mais jusqu’à quand tiendront-ils ? Leur épuisement subjectif est-il bien favorable à l’épanouissement et à l’apprentissage des enfants dans leur classe ?

Les autres, pour survivre, passent nécessairement par une indispensable désimpli-cation personnelle. Pour survivre, il faut prendre distance, se déresponsabiliser, et donc donner raison à tous ceux qui les ont placés dans cette situation.

Cette désimplication personnelle peut passer par un fonctionnement cynique et dé-sabusé : le travail n’est plus qu’alimentaire et on fait de sinistres plaisanteries sur son travail, les enfants et les familles pour exorciser son mal. Elle peut passer aussi par un rejet complet de toute responsabilité : puisque je ne suis pas responsable de la situation, je ne suis responsable de rien et me conduis comme tel. Elle peut enfin passer par un fonctionnement formaliste : je fais tout à la lettre, sans me poser aucune question car toute question serait intolérable. L’enseignement est alors dé-nué de sens pour l’enseignant et pour l’élève.

Accusés d’être pédagogiquement responsables de ce gâchis, les enseignants peu-vent aussi naturellement se déculpabiliser sur le dos des parents. Puisque les objec-tifs sont bons et les résultats mauvais et qu’ils estiment faire leur travail, ce sont donc les parents qui sont de mauvais parents. Ainsi s’amorce une surenchère à la disqualification mutuelle école/famille dont les enfants sont les premières victimes.

Et comme toutes les victimes ne sont pas consentantes, certains logiquement se révoltent. Puisque l’Autorité leur dit qu’ils ont droit à la réussite et à l’épanouis-sement personnel et que la société leur offre l’échec et l’exclusion, ils sont prêts, cela paraît légitime, à cogner sur ce qui est à leur portée et principalement sur ceux qui apparaissent comme les premiers responsables de leur exclusion : les enseignants.

Si la souffrance des enseignants est intolérable, la situation de l’École et son évolu-tion le sont donc bien plus encore. Gérer l’École sans prendre en compte cette souffrance de classe, ou pire, contribuer à la produire pour des intérêts politiques, c’est décider aujourd’hui de sacrifier plusieurs générations d’enfants. Dans les conflits scolaires, la Ministre a gagné ; elle a gagné contre l’École et elle y a gagné des enseignants battus. Ce sont les enfants qui y ont perdu.

notes:

[1Ces contradictions sont développées dans l’article ci-contre : Enseigner : mission impossible.