Souliman et pas Soufiane !

Souliman est en sixième année. J’ai été son institutrice en première et deuxième. Il est considéré comme un enfant très difficile. Parmi de nombreux griefs qui lui sont faits, il y a l’impertinence.

Je suis inscrite au repas chaud. Je le prends parfois à la cantine en m’asseyant à une table, avec des enfants. Je le fais rarement tant le local de cantine est bruyant à ce moment-là, ponctué par les coups de gueule d’un surveillant ou d’une cantinière…
Ce jour-là, au menu, des pâtes. Une fois tout le monde servi, les enfants peuvent faire la file pour recevoir une deuxième portion. Souliman se précipite et dépasse plusieurs enfants, des grands et des petits. Je l’interpelle : « Soufiane, tu viens t’assoir ici, tu viens de dépasser six enfants. » J’exige qu’il vienne à ma table, mais je me trompe de prénom et je l’appelle Soufiane. Il m’obéit, en râlant et en ajoutant sur un ton impertinent : « Je ne m’appelle même pas Soufiane ! » J’ajoute alors : « Tu ne me parles pas sur ce ton ; tu mangeras ici ! »
Il ne dit plus rien et attend de pouvoir aller se servir. Quand plus personne ne fait la file, je lui permets d’y aller, mais j’exige qu’il vienne manger à ma table.
Je lui demande alors s’il sait pourquoi je le punis. « Parce que j’ai dépassé les autres », me dit-il. « Je ne veux plus que tu manges aujourd’hui avec tes copains parce que tu m’as parlé sur un ton qui ne convient pas ! » « Mais ce que j’ai dit est vrai, je ne m’appelle pas Soufiane ! »
Je reconnais mon erreur, mais je ne lève pas la sanction. Je lui demande s’il sait ce que c’est que d’être impertinent. Et Souliman répond : « Ben oui, c’est ça que je fais tout le temps ! » Cette fois le ton était correct. J’en suis restée là. Il a terminé son repas à ma table, sans un mot.
Pourquoi suis-je intervenue ? L’ai-je fait de manière constructive ? Est-ce que cela va lui être utile ? Ensemble, avec d’autres participants au weekend d’écriture, nous avons essayé de déplier cette situation pour mieux percevoir les nombreuses facettes sous lesquelles elle peut être analysée.

Reconnaitre et accepter les limites à son bon plaisir

Si j’interviens à ce moment-là, c’est en tant qu’adulte présent qui constate un non-respect d’une règle, c’est pour rappeler les limites qui existent dans l’école. C’est en espérant signaler à Souliman que son impertinence risque de lui nuire fortement en secondaire, secondaire qu’il rejoindra en septembre de cette année ! Pourtant, je n’ai rien explicité : ni la nécessité d’accepter cette limite à son bon plaisir ni la différence de tolérance entre l’impertinence d’un enfant et celle d’un adolescent !
Tout de suite, sa remarque sur son prénom, dite sur un ton impertinent, a été le point qui a retenu mon attention. Beaucoup d’enfants de l’école prennent ce ton quand ils sont pris dans une situation de conflit avec un adulte. Pris en défaut, Souliman a vite fait de relever mon erreur de prénom.

Éduquer à la conscience de son identité

Souliman est belge, issu d’une famille d’origine marocaine. Sa maman est bien présente dans l’école, fait partie de l’association des parents et est très revendicative, souvent à bon escient. Sans doute tient-elle à la maison un discours sur le ne pas se laisser faire, discours encore plus présent dans les milieux populaires et bien légitime ! La petite sœur de Souliman est d’ailleurs aussi impertinente, mais avec davantage de limites.
Quand Souliman m’a répondu qu’il savait ce qu’était l’impertinence puisque c’est ça qu’il fait tout le temps, je ne me suis pas rendu compte de l’identité qu’il s’était construite, depuis le début de sa scolarité. Il a intériorisé l’image qu’on a de lui. Il ne peut plus faire que ce qu’on attend de lui.
Et, cette facette impertinente se renforce, de jour en jour, et à nouveau dans cette situation. Sans doute, une série de petits faits tout au long de son histoire a fait qu’il a pris cette place-là, à l’école. Et cette place est rapidement devenue une caractéristique de son identité.
Quand je me suis trompée de prénom, il doit l’avoir ressenti comme une attaque à son identité, faite de cette impertinence, mais aussi de tout le reste de sa personnalité.
Et nous, les enseignants, comment participons-nous à la construction de cette identité ? Face aux incohérences des adultes — quand, comme moi, nous exigeons quelque chose d’un élève, mais nous ne le reconnaissons pas ; quand, comme moi, un enseignant est exigeant vis-à-vis d’un élève et qu’un autre, au contraire, câline les élèves, même âgés de douze ans — certains enfants ont bien du mal à prendre conscience de leur identité. La posture que nous adoptons, ce que nous disons, notre cohérence (ou notre incohérence), les dispositifs que nous mettons en place jouent un rôle important dans cette construction.

Terrain d’éducation aux compétences sociales

Des zones de non-droit existent dans toutes les écoles. Les élèves n’y respectent aucune règle puisque personne n’est là pour les faire respecter ou, pire, des adultes présents ne les font pas respecter ! Et Souliman s’y engouffre ! Pourtant, si on veut faire de l’éducation aux compétences sociales, il y a là un terrain magnifique pour le faire avec les élèves ! L’important, c’est de travailler à la qualité de ces lieux, celle de la cantine, de la cour de récréation, des couloirs, des toilettes… C’est aussi de prendre le temps d’analyser ce qui pose problème, d’élaborer des règles avec les élèves, de mettre en place des moments et des lieux pour en discuter… Mettre un cadre qui permettra de travailler les compétences sociales à partir de ce qui se passe dans l’école.