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Météo d’une classe lorsqu’un nuage passe par là.

4G, 10h10 : une classe difficile, peu travailleuse où je dois tout le temps gendarmer, répéter… Je suis prévenue pour ce cours : seulement la moitié de la classe est présente. Les élèves d’arts d’expression réalisent leur reportage de fin d’année. Encore un cours comme les autres où ils ne seront pas attentifs, probablement un peu plus faciles car une partie des remuants sont à l’extérieur. Comme d’hab dans ces circonstances, les élèves me disent : « On ne fait pas cours aujourd’hui, on est moins de la moitié, vous n’avez pas le droit. On peut préparer notre contrôle pour l’heure suivante ? » Réponse : « Ok, on termine les révisions pour le prochain contrôle de synthèse, 20 minutes ; ensuite vous pouvez travailler pour vous. »

Au lieu de me lancer tout de suite dans les calculs abordés et abhorrés au dernier cours, je leur demande faussement naïve et de manière un peu provocatrice : « Mais pourquoi, bon sang, on se casse la tête depuis le début de l’année à faire ces fameux calculs de culmination ». Je ne me risque pas au « putain bon sang » mais presque. Déjà, se rappeler ce que veut dire ce mot barbare « culmination », pourtant ce n’est pas faute de l’avoir servi à toutes les sauces. Du côté des élèves, silence radio. J’en dis un peu plus : « Mais vous savez bien cette inclinaison des rayons, ça change au cours de l’année. » Re-silence radio. Je m’entends dire avec une légère pointe d’agacement : « Ces calculs, ça n’a pas beaucoup d’importance, c’est ce à quoi ils servent qui compte. »

Des nuages protecteurs
Finalement, un élève ose quelque chose avec la température : « Quand on va à la plage, c’est entre 2h et 4h qu’il faut se mettre au soleil pour mieux bronzer et pourtant, ce n’est pas à ce moment-là que le soleil est le plus haut dans le ciel. Vous nous dites que c’est à midi qu’il y a le plus d’énergie qui arrive au sol. On n’y comprend plus rien à la fin. »
Explication donnée et écoutée, je m’entends, à mon corps défendant, leur raconter une randonnée qui a manqué mal tourner en montagne. Il neige la nuit, un mètre. Le lendemain, tout a changé, plus de repères. On essaye néanmoins de poursuivre. Péniblement. Peine perdue, ça glisse, une d’entre nous manque de glisser et de rejoindre la vallée quelques centaines de mètres plus bas. Pas encore de GSM à l’époque. On décide d’attendre qu’on vienne nous chercher. Une autre équipe est partie faire un tour sur le glacier du Mont Blanc ; ne nous voyant pas arriver le lundi matin, ils sauront qu’il nous est arrivé quelque chose et ils lanceront les secours.

Dans la classe, un ange passe. Deuxième nuit à la belle étoile. On s’installe comme on peut : un peu de thé chaud, les dernières soupes en sachet, les chaussures au bout du sac de couchage. Nuages, pas de nuages ce soir de novembre dans les Alpes ? Heureusement pour nous, il y avait des nuages, autrement nous aurions été gelés.

Les élèves scotchés à mes paroles. Je leur raconte le retour dans la vallée. La douche de ma vie après ces quelques jours mouvementés en montagne. Et puis, les nuits de vacances dans le désert pour ceux qui ont la chance d’y aller, pas oublier de prendre sa petite laine, autrement glaglas assurés. Ça, ça parle à certains. Je vois des têtes qui acquiescent.

Un impair politico-climatique pour Obama
Me revient, dans la foulée, un article lu dans Le Monde. À peine arrivé à Washington en janvier dernier, Barack Obama s’étonne, auprès de plusieurs de ses interlocuteurs de ce jour-là, que l’école de ses filles ferme et que tout s’arrête. Washington est paralysée pour 2 à 3 malheureux cm de neige. À Chicago, sa ville, il peut neiger 50 cm voire un mètre, c’est à peine si on le remarque, les chasse-neiges entrent en action, la vie continue, les écoles sont ouvertes. « Mais qu’est-ce qu’il a à nous donner des leçons ce provincial ? Faut tout lui apprendre. », entendait-on murmurer avec un certain agacement en coulisse.

Une occasion en or pour expliquer qu’à Washington, c’est un climat tempéré océanique comme chez nous et qu’à Chicago, c’est tempéré continental. Et dès qu’il neige, même un peu, à Washington, c’est de la neige « mouillée », donc verglas assuré : sur les trottoirs, patinoires pour les enfants, jambes cassées pour d’autres. Un rêve pour les petits, pour les avocats d’outre-Atlantique, un calvaire pour les assurances. À Chicago, rien de tout ça. La neige tient, mais pas de glissades. Moralité : aux USA, la météo, ça peut vous casser un président.
Soudain, la sonnerie. Toute la matière est revue et surtout semble comprise. Pas de rappel pour ramener à l’ordre les distraits. Oublié le contrôle de sciences. Le temps a filé. Je les félicite. Ils partent. Je me demande encore ce qui m’a pris de raconter cette aventure si personnelle. Au cours suivant, les absents me disent : « On n’était pas là mais on sait que ça a été super intéressant. » Cerise sur le gâteau, la titulaire me rapporte que les élèves lui ont parlé du cours alors que généralement, quand on se voit, c’est plutôt pour gérer les dernières gaffes des uns et des autres...

Un détour porteur
Mais qu’est-ce qui fait que ce cours a fonctionné ? L’objectif que je m’étais fixé est atteint sans heurts, sans ces moments de tension qui révèlent les craintes des uns et des autres de ne pas y arriver. D’autres notions ont même été revues. Pas de « votre truc, finalement, ça ne sert à rien ». Moins d’élèves en classe, un peu facile. Les plus remuants absents, peut-être. En savoir un peu sur la vie perso d’un professeur plutôt peu disert en la matière, probablement un peu. Surtout, je crois, ici, au détour qui fait sens. Oser ce qui semble une perte de temps. Qu’est-ce que je peux mettre comme sens à ce que j’enseigne et apprends à mes élèves ? Parfois, le sens, on l’oublie et c’est dommage. Et puis il vous revient alors que vous ne vous y attendiez pas et c’est magique.