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Enseignant puis directeur dans des écoles fondamentales en plein quartier populaire de Bruxelles, praticien de la pédagogie Freinet, membre de ce mouvement Éducation Populaire [1], Jacques Simillion nous fait part de ses réflexions, de ses vigilances, de ses convictions.

Mon défi est de jeter des ponts entre le monde scolaire et les milieux populaires, en veillant à ce que les enfants et les familles, à la fois ne restent pas étrangers à l’école et à la fois ne se perdent pas eux-mêmes.

Quelle attention ?

Le chemin le plus porteur, c’est de partir des réalités, des perceptions, des vécus, des valeurs des enfants et des familles populaires. Par exemple, le sens de la solidarité ou du moins de la communauté : il y a là un partage de savoir faire (plus que de savoirs) lié aux nécessités immédiates. C’est une piste pour la collaboration école-familles.

Et c’est l’école qui doit faire le premier pas parce que les parents en attendent beaucoup : l’accès au savoir, la promotion sociale. Leurs enfants sont leur seule richesse et ils ne veulent pas qu’ils vivent les mêmes difficultés qu’eux. Tout l’art alors pour l’école, c’est de soutenir les parents et les enfants dans ce qu’ils sont et en même temps de leur donner des outils pour construire leurs propres valeurs, leurs propres savoirs, via la confrontation à d’autres enfants, d’autres réalités, d’autres échelles de valeurs, d’autres savoirs et cela, sans devoir se renier mais en tentant de faire synthèse.

Quels chemins d’apprentissages ?

Je trouve indispensable de se centrer sur l’essentiel. Par exemple quand il s’agit de voir comment fonctionne la conjugaison, il s’agit de travailler sur le temps, sur des formes verbales réellement utilisées et non sur la dernière exception du dernier verbe irrégulier.

Travailler aussi pour que les enfants s’approprient les nœuds essentiels, avec beaucoup de systématisation et de répétition, non pas servile mais comme travail d’ancrage.

Aller à l’essentiel ne signifie pas faire du simpliste. Cet essentiel ne pourra se découvrir et se travailler qu’à partir d’activités signifiantes, à partir de vraies recherches sur de vraies questions, à partir de vrais projets, donnant toute sa place aux approches de chacun et au vécu de groupe.

Des apprentissages qui fassent sens

Le nécessaire accompagnement des enfants par les enseignants pose question : beaucoup d’entre eux n’ont pas clarifié pour eux-mêmes ni ce qui fait sens pour eux ni le sens de ce qu’ils ont appris. Ils devraient d’abord travailler cela : clarifier leur propre identité d’enseignant pour se donner et donner aux enfants la possibilité de prendre conscience de la coexistence de ces deux cultures, de l’école et de la famille.

Ceci dit, j’ai remarqué au cours des années que les enfants des milieux populaires sont très sensibles au concret, au réel, au vrai. Par exemple quand on leur donne des récits de fiction, leur question première arrive : « est-ce que c’est vrai ? »
J’ai, du coup, introduit des récits de vie, des récits de voyages plongeant dans ce réel qui leur parle. Et nous pouvions alors observer, parler de, comparer et aller voir ailleurs aussi.

D’autre part, vu la confrontation quotidienne précoce des enfants à la vie économique de la famille (à 7-8 ans, ils connaissent le prix du pain du moins s’ils continuent à fréquenter les magasins de quartier), nous pouvons introduire par exemple les fractions, les décimales, en nous appuyant sur ce que les enfants connaissent : la monnaie (pas les tartes !).

Les apprentissages prennent aussi sens pour les enfants quand ils passent par des activités, entre autres manuelles. Les faire manipuler, construire, est très important et il ne faut surtout pas bruler les étapes et aller trop vite vers l’abstraction.
Tout au long de cette appropriation et/ou en finale, on fabrique avec eux des référentiels : un tableau, une synthèse du pluriel des noms, une démarche pour la résolution d’un type de problème, une liste de mots comportant telle difficulté orthographique. Ils peuvent y revenir sans cesse et se rappeler à la fois ce qu’on a FAIT et ce qu’on en a TIRÉ.

C’est ainsi qu’en fait, les seuls documents intéressants à conserver, ce seraient les productions des enfants et les référentiels.

Du sens pour les familles aussi...

La maquette d’une écluse visitée, la fabrication d’une balance à fléau, d’un pèse-lettre (dans le cadre par exemple des correspondances scolaires), le théodolite qui a permis de mesurer la hauteur du WTC suite à d’une part la rencontre d’un ouvrier et d’autre part à l’utilisation d’une fiche Freinet, la réalisation d’une recette sous les yeux des parents, etc.

Tous ces objets visibles et la prise de parole des enfants autour, intéressent plus les parents que l’accord du participe avec avoir. « Ah, ils savent déjà faire ça ! Et l’expliquer en plus ! » Une fierté nait chez les parents et leurs savoir- faire à eux ne sont pas mis à mal.

L’occasion se présente alors de montrer les liens avec les apprentissages fondamentaux tirés de ces réalisations. Le pont culture scolaire - culture familiale se construit. La question des parents viendra quand même : « est-ce que c’est une bonne école ? » À traduire aussi par « est-ce qu’il réussira dans le secondaire ? »
Sur la base de ce qu’ils ont vu de palpable et qui leur est plus familier que le monde de l’écrit, une discussion peut s’entamer. On en arrive aussi aux livres qui pour eux n’étaient jusque là que de pure distraction (qui même distraient de l’école) et dont ils découvrent qu’on peut y apprendre de tout.

Des parents demandent si le travail en groupe n’est pas de la perte de temps et c’est l’occasion d’en expliciter les démarches.

Via ce genre de chemins, on peut en venir à réfléchir tant avec les parents qu’avec les enfants à propos de pourquoi on vient à l’école, pour quoi, pour qui on travaille. Cette explicitation est importante d’autant plus qu’elle se fait peu en famille. Souvent on y va dans le rapide « si tu ne travailles pas à l’école, t’auras tout le temps les mains dans le cambouis, comme moi » Et que va faire l’enfant avec ça ? Peut-être qu’il le reçoit comme une menace seulement ? Peut-être que le cambouis ça lui plairait ? Être (symboliquement) dans et hors du cambouis ! C’est tout un trajet que l’école peut et doit faire avec les enfants des milieux populaires et leur famille.

... et une langue à prendre

Vigilance aussi au langage qui va être à la fois cause et effet du travail entrepris. La place du langage n’est pas la même dans les familles populaires et à l’école. Le mode habituel des familles est souvent de faire dans l’utilitaire et le concis (même si l’on peut pointer des différences entre les familles). Les parents « déplient » peu. C’est à l’école à expliciter, à faire entrer dans du vocabulaire descriptif, argumentatif, à déplier le vécu, l’implicite. Ce sera aussi une façon de faire des allers et retours entre la réalité vécue et la réalité nommée, ce qui fait entrer dans le symbolique.

Cette entreprise-là vaut pour l’apprentissage de la langue d’enseignement chez tous les enfants de milieu populaire quelle que soit leur langue maternelle. Il s’agit tant de l’usage du langage que de l’apprentissage du fonctionnement d’une langue. Les deux sont à soigner. Sans cela, les enfants risquent soit de rester muets soit de n’être que dans le cri et l’agitation de qui ne sait comment nommer, organiser, déployer et y prendre du plaisir.

Un formidable levier

Pour travailler dans les écoles en milieu populaire, il ne faut pas savoir marcher sur les mains ou disposer d’un robot à commande vocale ou de toute autre sophistication ! Les enfants s’intéressent assez facilement à ce qui leur est proposé et c’est leur intérêt qui peut faire levier.

Disposant de peu dans leur milieu familial, ils sont vite preneurs de découvertes. Par exemple les jeux de société. Rares sont les enfants qui en ont chez eux. À l’école, on en construit, on y joue, on rédige la notice.

Je suis étonné de certains propos d’enseignants et du mot « pénibilité ». C’est pénible, oui, si on se dit qu’ils ne sont pas dans le bon moule et qu’à la force (souvent peu opérationnelle) du poignet on doit les y mettre. Bien sûr, ce n’est pas facile tous les jours.

Mais il n’empêche... quand les enfants sont surpris de la belle place que l’enseignant leur donne et des trésors qu’il amène et des trésors qu’il capte chez eux, des pas se posent, l’un après l’autre... et vont.

D’après les propos recueillis auprès de Jacques Simillion par Noëlle De Smet

notes:

[1Éducation Populaire (Mouvement Freinet belge)

Courriel : Henry.Landroit@skynet.be

Site : http://freinet.org/educpop