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Les coulisses d’un petit spectacle. La découverte des acteurs. Les états d’âme de leur professeur. Travail de longue haleine. Fiasco ou réussite, un parcours de funambule.

Dans deux mois, les deux classes de 1re et de 2e en différenciée dans lesquelles j’enseigne vont partir une semaine en immersion artistique avec des élèves de 6e primaire de la commune. La coordinatrice du projet souhaite une rencontre de ces groupes pour que les jeunes puissent faire connaissance. Mon collègue Yannick qui assiste à la réunion préparatoire propose que nous présentions un conte à partir des kamishibaïs en bois que nous avons fabriqués avec certains d’entre eux l’année dernière.
Bonne idée, je me dis qu’on va repartir d’une histoire que l’on a déjà travaillée en compréhension à l’audition précédemment. Il s’agit d’un conte oriental : À la recherche du destin [1].
C’est l’histoire d’un frère cadet qui devient mendiant à la mort de son père, l’ainé ayant hérité de tout. Il décide de partir à la recherche de son destin. En route, il croise un loup qui lui laisse la vie sauve en échange d’une question qu’il posera au destin lorsqu’il l’aura trouvé : pourquoi le loup de la forêt est-il malade ? Il tombe ensuite sur un arbre rabougri qui lui demande également de questionner son destin pour savoir pourquoi ses frères sont majestueux et lui, tout rabougri. Il rencontre enfin une jeune femme qui lui offre l’hospitalité en échange de la question : pourquoi la jeune fille aux portes du désert est si triste ? Le jeune homme trouve son destin dans une oasis de rêve, pose ses questions et se met en route sur les traces de ce dernier, car celui-ci le précède et l’attendra chez lui, mais il lui donne un dernier conseil : « Cueille ta chance sur le chemin. »
Lorsque la jeune femme l’arrête, il lui dit que c’est parce qu’elle est seule qu’elle est triste. Elle doit se trouver un mari. Elle lui propose de rester, mais le jeune est pressé de rentrer retrouver son destin et l’abandonne. À l’arbre, il répond qu’un trésor est enfoui sous ses racines et l’empêche de grandir, mais il est trop pressé pour perdre du temps à le déterrer et finalement, lorsqu’il rencontre le loup, il lui dit que le remède à sa maladie est de manger un imbécile et il s’exécute.

Au bonheur des petites formes

Il y a deux ans, j’ai suivi une formation théâtrale [2] d’une semaine avec Bernard Grosjean qui met en avant les modèles réduits, pas trop énergivores pour arriver assez vite à un résultat.
Travail en amont, je divise le texte de manière à le répartir sur les dix-sept acteurs. Birgal qui ne parle pas encore bien le français aura quatre phrases à dire dans la chanson en introduction.
Le temps prévu avant le petit spectacle étant assez court, je dessine moi-même les personnages et les décors sur du papier noir cartonné. Je prévois quatre décors. Le premier est vide, on y fera apparaitre la maison, les deux frères et le verger. Le deuxième, c’est une forêt qui abritera le loup et l’arbre rabougri. Le troisième représentera une petite dune, les portes du désert où l’on pourra rajouter la chaumière de la jeune femme. Et le dernier comporte l’oasis de rêve avec palmiers, cactus.
Lors de la découpe du texte, je supprime toutes les « dit-il », « répondit le loup » à l’intérieur des dialogues. Tout ne sera pas en style direct, je garde des parties de narration. J’aurais pu aussi faire ce travail avec eux et qu’il devienne source d’apprentissages, mais je veux les plonger très vite dans le texte et l’histoire pour ne pas les lasser ou faire retomber l’intérêt avec un cours sur le style direct et indirect.
Nous débuterons par la chanson « Écoute le conte, écoute, écoute, écoute le conte » qui se trouve sur le CD qui accompagne l’album. Je les accompagne à la guitare, mais ce n’est pas une mince affaire que de faire chanter des ados. On s’entraine à accompagner la chanson à la derbouka. Là aussi, pas simple… Tenir un rythme de six croches suivies d’une noire, c’est galère. Seule Faustine trouvera cette régularité pendant qu’on chante et le jour même, elle n’a plus voulu s’y risquer.
Souleyman démarre en plantant le décor : « Il y avait un conteur qui, tous les matins, s’installait dans le souk de Bagdad… » Et ensuite, l’histoire commence.
Les élèves sont regroupés derrière les kamishibaïs. Après l’introduction, la petite lampe vient éclairer l’écran par l’arrière et les ombres orientales apparaissent. Nous partons de la gauche, le petit bonhomme chemine vers la droite. Lorsque la scène se termine, le premier kamishibaï s’éteint et le deuxième s’illumine, la forêt resplendit : apparition du loup, de l’arbre, obscurité. Le troisième petit théâtre en bois prend la relève et le jeune homme poursuit sa quête. Arrivé enfin dans l’oasis de rêve, il pose ses questions et fait demi-tour pour rentrer chez lui. Le quatrième théâtre s’éteint, le troisième se rallume et ainsi de suite jusqu’au retour à la case de départ.

Au fil des répétitions

Lorsque Yannick et moi présentons le projet de représentation, les élèves sont curieux et pas contraires. Ils connaissent déjà l’histoire qui leur a plu lorsqu’on l’avait découverte ensemble et ils sont partants.
Le travail sera mené en parallèle avec les deux classes et c’est seulement en les réunissant lors de répétitions générales que l’histoire sera complète.
Je lis le texte dans le premier groupe et les élèves choisissent la partie qu’ils désirent interpréter. Seul ou en duo, ils se regroupent ensuite par scène. Chacun reçoit son texte et il y a un premier travail d’appropriation.
Ma consigne est claire, il ne faut pas connaitre le texte par cœur. Il faut en maitriser la trame et la redire avec ses mots. Dans un deuxième temps, je prévois d’entourer chez chacun l’une ou l’autre expression ou mots qui donnent une couleur au texte, mais pour l’instant, les élèves se donnent la réplique, repèrent à quel moment ils interviennent, surlignent les passages qui sont les leurs. Ils travaillent ferme.
J’ai l’aide précieuse d’Aïka, une dame qui accompagne un peu Birgal, un primoarrivant sénégalais. Elle lui fait écouter la chanson, répète avec lui, l’aide à comprendre le sens de ce qu’il dit, car ce ne sont que quatre phrases, mais pas simples du tout. Elle va même jusqu’à apporter des loukoums en classe pour illustrer la phrase du conte : « Du loukoum sur tes lèvres, il t’offre la saveur. »
Pour la répétition suivante, je demande aux élèves de relire le texte et de se l’approprier un maximum. Lorsqu’on se revoit, je suis époustouflée. Plusieurs d’entre eux connaissent des passages par cœur, une mémorisation assez spontanée a eu lieu pour la plupart d’entre eux et les autres redisent, avec leurs mots, mais assez fidèlement au texte.
Des petits défauts sont à corriger :
Dans son introduction, Souleyman dit à chaque fois « ceux qui z étaient là ». J’ai beau le reprendre, cette erreur restera bien ancrée par contre pas de liaison à « s’ils en avaient envie » au début du travail, mais bien par la suite.
Anas est un de ceux qui a le mieux mémorisé son rôle, mais malgré mes conseils et les répétitions, le débit restera trop rapide et la voix à peine audible.
Imrane est un cabotin, souvent absent, il se fait désirer. Il interprète le personnage du loup et sait se montrer truculent surtout lorsqu’il passe à l’attaque.
Sanjali ne tient pas en place, son trouble de l’attention est manifeste, mais il n’handicape pas que lui ! Les rappels à l’ordre sont nombreux, il faut sans cesse le recentrer.
Après l’émerveillement que je ressens au début des répétitions, l’impatience prend le pas. Je trouve qu’en trois semaines peu de progrès ont été engrangés. Il y a ceux qui croient que parce qu’ils connaissent, le travail est fini. Interpréter le rôle, oser l’investir, porter la voix, vaincre la gêne. J’aurais sans doute dû m’éloigner du texte avec d’autres jeux pour mieux y revenir, mais le temps et l’énergie ont manqué.

Des invités bien pressés

Le jour J arrive. Les élèves de 6e primaire et leur institutrice sont attendus ce lundi à 9 h 30. Doivent aussi nous rejoindre Aïka et Julie, la coordinatrice du projet en immersion prévu deux mois plus tard.
Vendredi, après une répétition générale, Yannick et moi aménageons les lieux. Les kamishibaïs sont placés, les décors, les ombres en papier et les bâtonnets pour les manipuler, les petites lampes, les chaises pour le public, les instruments. Tout est fin prêt. Nous avons prévu de faire une dernière générale avant l’arrivée de nos invités pour être surs que chacun sache bien quand il rentre et ce qu’il dit.
Lundi, 8 h 15, nos élèves investissent les lieux, nous leur demandons de se débarrasser et de déposer le cartable dans le fond de la salle. Ils se regroupent à leur place, derrière les kamishibaïs, on est prêts à commencer quand la classe de l’école primaire arrive... L’institutrice me dit d’emblée que c’était difficile pour elle de les mettre au travail une heure pour s’interrompre ensuite. Yannick fait l’accueil, explique un peu le projet de notre école à pédagogie active, meuble en attendant que les deux dames arrivent. J’apprends le refrain de la chanson au groupe des plus jeunes, les deux dames ne sont toujours pas là et pour cause, il est à peine 9 heures. Les nôtres s’impatientent. Je propose alors de sortir sur la cour et de faire un petit jeu de connaissance pour briser la glace entre les deux écoles. Ça commence fort, les grands font les gênés ou un peu les caïds. Kyann dit s’appeler Jean-Paul… Le petit jeu se termine, on est quand même parvenus à ce que chacun puisse présenter son binôme dans une écoute ponctuée de rappels à l’ordre.

La grande première

On regagne la salle. Nos élèves sont rassemblés, chacun à son poste. La représentation commence.
Birgal qui connaissait ses quatre phrases est absent. Omeya qui devait faire la morale de l’histoire n’est pas là non plus. Je comblerai la partie finale et deux filles ont repris les couplets de la chanson. Lorsque celle-ci s’achève, on éteint les lumières. Il fait un peu sombre, mais pas noir du tout.
Souleyman commence : « Comme tous les autres marchands, il criait pour vendre sa marchandise conte et les gens qui zétaient, heu qui étaient là répondaient raconte. »
J’essaie de rester concentrée sur Faustine qui enchaine, mais je vois Kyann et Elias, à l’abri des lumières, mais sous les feux de la rampe, s’échanger des taloches, ils rigolent. Mon regard qui tue n’a aucun effet sur eux. Je me sens obligée d’intervenir à haute voix avant que ça ne dégénère.
C’est le tour d’Imrane, rien ne vient, je fais discrètement le souffleur : « Mais un jour qu’il se trouvait dans la forêt ». « AAAAh Oui !!!! C’est à moi !!! Quand il était dans la forêt… »
Maintenant, c’est Cyril qui s’y met, il discute avec son voisin et mon doigt sur ma bouche réclamant le silence, même s’il est perçu ne le dissuade en rien.
On arrive enfin à l’oasis de rêve. Ce groupe-là assure même si le génie en a oublié de ronfler, mais un petit « Aïe » nouveau vient saluer la douleur lorsque le destin se fait fouetter la plante des pieds par une branche de palmier.
On amorce le retour. Lily accueille le jeune homme au retour. Elias se trompe dans la réplique. Elle lui répond « J’ai pas fini » et ils achèvent leur texte. On arrive dans la forêt, le groupe de l’oasis commente la prestation et l’erreur qu’ils imputent à Lily. Je suis obligée de réclamer le silence.
Imrane ne sait toujours pas quand il doit intervenir, mais se défoule avec jouissance sur le jeune homme lorsqu’il le dévore à grand renfort de bruitages, le public rit.
Morale de l’histoire, applaudissements.
Les grands deviennent le public et les plus jeunes se regroupent devant et une jeune fille explique. En s’aidant des quatre affiches, elle énumère les différentes nationalités de la classe, les plats et les sports favoris. Ils sont 24, pas un ne bouge, ni ne parle. Applaudissements. Départ.
Sois positive !
Je sais que je devrais féliciter mes élèves, voir la coupe à moitié pleine plutôt qu’à moitié vide, me réjouir que le petit spectacle ait abouti, mais c’est plus fort que moi, je suis furieuse ! Bien sûr, certains ont assuré avec calme et sérénité et mes critiques ne s’adressent pas à eux.
Loin de moi l’idée de comparer un travail coopératif avec manipulations et texte long à la présentation des plus jeunes où une seule a pris la parole au nom de tous, mais ce que je reproche à mes élèves, c’est leur attitude.
Je sais qu’ils ont des parcours très chaotiques. Ils ont tous connu l’échec, certains viennent du spécialisé, d’autres sont en intégration chez nous, mais qu’ils se comportent ainsi devant des plus jeunes, ça m’énerve !
C’est clair que ces enfants du primaire sont tous plus avancés qu’eux dans les apprentissages scolaires, il fallait sans doute qu’ils fassent les rigolos de service.
Naïve, je m’étais dit que devant un public, ils n’oseraient pas et bien si, rien ne les arrête !
Julie revient vers nous, elle a trouvé ça très beau, mais n’a pas compris toute l’histoire, elle me demande si je peux la lui envoyer. Aïka, elle, qui voit (de loin) le groupe de semaine en semaine, nous félicite pour le travail accompli et promet d’envoyer un petit mot aux élèves pour les féliciter.
Moi, je reste dubitative et sur ma faim. J’ai du mal à me satisfaire de leur prestation en sachant tout ce dont ils sont capables. Yannick propose de les filmer la semaine prochaine, un sous-groupe à la fois, il s’arrangera pour faire un montage qui sera présenté lors de la festive qui réunira toute l’école. On décide aussi de prévoir une nouvelle représentation avec les élèves de rhéto, en espérant que devant leurs ainés ils oseront davantage s’investir, rester concentrés et oser une réussite collective.
Le soir, comme je décharge toutes mes tensions à la maison, mon fils me ressort son cours de psycho de la matinée : « T’énerve pas maman ! Les tracas du quotidien peuvent avoir une incidence plus importante qu’un évènement traumatique, car ils épuisent l’individu ! »

notes:

[1M. Fdida, Contes d’Orient, éd. Milan, 2006.

[2Ch. Dulibine et B. Grosjean, Dramaturgies de l’atelier-théâtre 2, éd. Lansman, 2018.