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Tester plutôt qu’observer est un choix qui arrange les profs et dérange les élèves...

Cette année, c’était la première fois depuis longtemps que j’avais une classe à temps plein. Je travaille dans l’enseignement spécialisé et, dans notre école, il y a une tradition de tests. En amont, les élèves ont déjà été testés par un organisme extérieur – un centre PMS –, ce qui a eu pour effet qu’ils sont là maintenant, étiquetés type 8 ou, pire, type 1. Ce qui correspond grosso modo à leur résultat de QI et, de facto, à leur non-réussite dans l’enseignement ordinaire.

Dès le premier jour de la rentrée, les nouveaux et les anciens élèves vont vivre une série de tests internes, en guise d’accueil. Les maitres d’enseignement individualisé et les kinés vont tester les nouveaux pour évaluer leur niveau scolaire, pour les uns, faire le point sur leur développement physique, pour les autres. Plus tard, en conseil de classe, les professionnels que nous sommes pourront faire le lien entre les difficultés en lecture et le manque de latéralisation, question d’éviter de remettre en question nos pratiques... Les logopèdes, à travers des tests individuels et des tests collectifs, vont tester tous les élèves en langue française. Il s’agira après de décider, en partie suite aux résultats des tests, qui pourra bénéficier d’une rééducation individuelle gratuite et dans nos murs : il n’y a pas de place pour tout le monde ! Les titulaires vont tester, eux aussi, les élèves en français et en mathématique, avec en tête la quête d’une classe homogène... Au moins en lecture, dit-on sans rire.

On sait qu’il n’existe pas de classe homogène, ni dans l’ordinaire, ni dans le spécial, mais on fait comme si. On sait l’inconfort et le stress qu’engendrent les tests, mais on fait quand même. Comme s’il suffisait de dire aux élèves que ça ne compte pas pour des points.

Jeu lourd d’enjeux
On joue à l’école avec des vraies vies. On quantifie les difficultés, mais on n’en parle pas avec les élèves. Et qu’est-ce qu’on en fait ? Pas un mot sur le « type », comme si c’était sans conséquence. On fait comme si le spécial, c’était normal. On distribue des journaux de classe, les bulletins suivront, mais pas le CEB, ça, ce sera éventuellement pour plus tard [1].

Discrètement, cette année, je n’ai pas fait de tests en septembre. J’ai averti ma direction que les dix élèves que j’avais sur ma liste étaient bien à leur place et que j’espérais ne pas en avoir plus. « Bien sûr, dans la mesure du possible... », me suis-je entendu dire. Je me demandais déjà comment faire pour gérer l’espace. Moins de vingt-deux mètres carrés pour dix enfants, un adulte, onze cartables, douze bureaux et autant de chaises (il faut pouvoir accueillir un élève d’une autre classe s’il y a un professeur absent, ce qui n’est pas rare assurément !), un évier, trois poubelles, une bibliothèque, une armoire, les sacs de gym, le matériel d’arts plastiques... Quant à la surface d’affichage disponible, le tableau n’était pas rose non plus bien que les murs soient couleur lilas. Bref, je me cognais à ma réalité, pas moyen d’y échapper, c’est comme si les profs étaient propriétaires de leur local, une loi implicite du j’y suis, j’y reste... Chacun sa m... J’ose à peine proposer une tournante.

Donner de la place au corps donnera du corps
Comment continuer à donner une place au travail corporel ? La danse à l’école : c’est une blague. Et bien non, j’ai expérimenté et je trouve maintenant cela nécessaire. C’est un moyen de travailler des compétences qui facilitent ensuite les apprentissages. Dans le programme, il est dit qu’il faut prendre l’élève dans sa globalité, une partie s’intitule « développement corporel » mais, dans les faits, ce développement appartient aux profs de gym... On fera quand même de petits « nettoyages corporels » pour se recentrer (par exemple, après une de ces merveilleuses récréations), mais sans manger trop d’espace, dans notre toute petite classe... Dans la salle de gym, une fois tous les quinze jours, quand il n’y a pas piscine, on pourra se situer par rapport aux autres et par rapport à un espace plus grand, avec plus de mouvements.

Le travail commence. On fait connaissance. Je mets en place les rituels. On découvre la bibliothèque de classe via les livres qui ont fait leurs preuves. Une fois par mois, on ira à la bibliothèque communale, accompagnés des parents qui le pourront. On réfléchit aux règles de vie en classe en partant de la phrase : « Ici, chacun a le droit d’être bien dans son cœur, bien dans son corps et bien dans ses affaires ». On s’approprie ses différents cahiers et son journal de classe. On organise sa farde avec les intercalaires. On observe les fichiers individuels et on nomme les différentes étapes du travail. On se lance dans le projet sur « le temps » avec un premier brainstorming et on affiche. On lit ensemble notre premier texte et on le mémorise. Je repère deux lecteurs « au-dessus du lot », ce ne sera pas du luxe pour accomplir certaines tâches du projet. Les élèves qui le veulent disent aux autres comment ils font pour mettre dans leur tête et aller rechercher. Petit à petit, chacun prend conscience qu’apprendre, ça s’apprend. On liste et affiche les responsabilités auxquelles on pense, ici et maintenant. On travaille l’horaire. On se met en route...

On frappe à la porte. Et pouf, on me dépose un élève en plus, qui plus est, testé. Pas à sa place dans l’autre classe. Tout ça entre deux portes. Quelle violence en milieu tempéré... Et on n’est pas dans un film.

notes:

[1Voir l’étude effectuée par Philippe Tremblay, José-Louis Wolfs et Jean-Jacques Detraux qui s’interrogent sur l’efficacité de l’enseignement spécialisé de type 8. Un résumé de cette étude est téléchargeable sur le site de l’AREF : http://www.congresintaref.org.