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Pour incarner l’autorité, je cherche d’abord à permettre à chacun de dire ses émotions, ses besoins, et ensuite, à assurer la sécurité de tous, en mettant en place des balises collectives. Être là pour ne pas laisser quelqu’un, ou le groupe, se perdre sans chercher ensemble un chemin.

C’est la rentrée des classes. Trois « nouveaux » cette année, parmi lesquels Thomas. La mine sympa et souriante, l’air un peu stressé quand même par le changement d’école, il prend place à côté de son grand copain qui a changé d’école avec lui.
Jusqu’à la récréation de midi, tout se passe bien, même si Thomas n’a pas dit grand chose lors de la présentation, lors des premiers jeux coopératifs, et n’a rien dessiné du tout lorsque j’ai proposé de mettre sur papier un animal, objet, paysage ou autre qui serait notre symbole. Pendant la récréation du matin, Thomas prête son ballon et un match de foot bon enfant s’engage. Je me dis que les premiers se créent, l’ambiance a l’air bonne et Thomas est apprécié grâce à son ballon.
Au milieu de la récréation de midi cependant, cinq enfants reviennent en classe, envoyés par la surveillante. Insultes, menaces, coups. Parmi eux, Thomas, en larmes : « Je ne veux pas rester dans cette école. Je n’ai pas d’ami ici, les autres me frappent, je les déteste, je ne serai jamais leur copain, je veux partir... » Je fais parler chaque enfant à tour de rôle, en veillant à ce que la parole ne soit pas coupée. Je comprends que le copain de Thomas, sans le faire exprès, a fait un accroche-pied à un « ancien » pendant le match de foot. Celui-ci a alors menacé et insulté le copain de Thomas, la situation a dégénéré très vite et ils en sont venus aux mains et aux pieds, les anciens s’en prenant joyeusement aux nouveaux. Je fais dire à chaque enfant de quoi il a besoin pour se sentir à nouveau en sécurité, et chaque enfant promet d’y veiller. Je garantis que nous ferons le point ensemble à chaque fin de récréation. Tout cela a pris plus de 20 minutes, et la cloche nous interrompt.

Hors-jeu

L’après-midi se passe très lourdement pour Thomas, je devine les larmes prêtes à couler, sa balle reste en classe et il se tient à l’écart des autres. À quatre heures, j’explique à son père ce qui s’est passé, et ce qui a été mis en place. Il m’explique que Thomas ne souhaitait pas changer d’école, que ce sera un peu dur au début sans doute, et qu’il fait confiance à l’école pour son intégration.
Le lendemain, au coup de cloche du matin, Thomas en colère s’arrête au pied du petit escalier qui mène à la porte de la classe : « Je ne veux plus venir dans cette école, je n’entrerai pas dans cette classe, je ne veux pas avoir d’amis ici, je veux retourner dans mon ancienne école ! » Les autres élèves commencent à s’installer. L’un ou l’autre vient voir par la porte ce qui se passe. « Je sais bien, Thomas, que tu n’as pas choisi de venir ici, lui dis-je, et j’imagine que c’est difficile surtout après ce qui s’est passé hier midi. Mais tu es ici aujourd’hui. Si tu as besoin d’un peu de temps avant de nous rejoindre, tu peux rester ici. »
- Je ne viendrai pas, me répond Thomas, je veux partir et retourner dans mon ancienne école, c’est la seule chose que je veux.
- J’entends bien que c’est ce que tu veux. Moi, je ne peux pas te donner ça, je ne peux pas décider dans quelle école tu vas. Par contre, je peux t’assurer que je veillerai à ce que tu sois en sécurité tout au long de la journée. Je te rappelle aussi que nous avons convenu de faire le point en fin de chaque récréation à propos de ça.
- Je ne veux pas. Je ne veux pas que ce soit mes amis. Je veux partir. Je veux qu’on vienne me chercher.
Il s’assied sur la première marche, celle du bas, bras croisés, presque en boule. Je m’assieds près de lui. Deux épisodes d’élèves s’enfuyant de l’école sur un coup de tête me traversent l’esprit. Je ne connais pas Thomas. Si je le laisse là seul, ne va-t-il pas partir lui aussi ? Je sais que je ne vais pas empoigner cet enfant, ni même le prendre par le bras pour le forcer à entrer en classe. Et moi, de quoi ai-je besoin ?
- Écoute, Thomas, je suis d’accord que tu restes ici. Tu peux décider de ne pas entrer en classe aujourd’hui et de rester sur l’escalier. Je sais que si je ne te vois pas, je serai inquiet pour toi et j’ai besoin de te voir. Alors, est-ce que tu es d’accord de t’asseoir en haut de l’escalier, comme ça je peux te voir par la porte ouverte de la classe ?
- Non, je ne veux pas que les autres me voient, je ne veux pas les voir, je ne bouge pas d’ici.
- Alors est-ce que tu es d’accord de te mettre sur la troisième marche ? Là, je verrai le dessus de tes cheveux, les autres ne te verront pas et toi non plus, tu ne les verras pas. J’ai vraiment besoin de te voir pour être rassuré qu’il ne t’arrive rien. C’est important pour moi de savoir que tu es en sécurité.

Rentrée en touche

Sans rien dire, il monte de quelques marches sur l’escalier. Symboliquement, chacun a fait un pas...
- Merci, Thomas. Maintenant, je vais en classe. Tu peux nous rejoindre si tu veux, tu peux rester aussi ici si tu te sens plus en sécurité ici.
Il ne bougera pas tout au long des deux premières heures de cours de la matinée ; jusqu’à la récréation. De l’escalier, il entend que nous allons sortir et se relève, laisse passer tout le monde sans un regard, puis monte en classe.
- Tu viens en classe, Thomas ?
- Je ne veux pas être dehors quand ils sont dehors.
- Je ne peux pas laisser un enfant seul en classe pendant la récréation, Thomas. Est-ce que tu es d’accord de venir à la grille et de rester là ?
- Je me mets à la grille, mais je n’irai pas dans la cour.
- Entendu, tu peux rester contre la grille.
Après cinq minutes, il se déplace et vient près de moi, appuyé contre un mur, dos aux joueurs de foot.
- Je me mets ici et je ne veux pas les voir, me dit-il.
- C’est d’accord.
Quelques instants passent, et il se tourne vers le terrain. Il observe ce qui se passe, comment ça joue. Il avance d’un pas. D’un autre. Et termine la récréation ballon au pied. Lorsque la cloche interrompt les jeux, je fais venir les cinq enfants « de la récréation de la veille ». Rien à signaler. « On a bien joué, c’était gai ! ».
Thomas se range avec les autres, monte en classe avec nous, vide son cartable. Il fait sa rentrée...