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Il y a quelque chose de fascinant dans l’idée de penser la ligne comme miroir de l’activité humaine. Il y a les lignes naturelles fabriquées au fil du temps, et celles marquées par nos déplacements, nos tissages, nos musiques, nos écritures…
La ligne comme nouvelle interprétation de nos traces anciennes, et perspective pour inventer celles qui n’existent pas encore.

 [1]
C’est avec cette lecture en tête que j’ai animé un nouvel atelier d’écriture à la bibliothèque de Trois-Ponts, avec six rencontres d’octobre à décembre, pour vivre une nouvelle aventure avec de jeunes mineurs non accompagnés, pour nous rejoindre humainement à travers nos langues, nos origines, nos âges, nos histoires.
L’an dernier le groupe était composé essentiellement de jeunes Afghans. Cette année d’autres nationalités se sont ajoutées. Les dix-huit jeunes arrivaient de Palestine, d’Albanie, d’Irak (Kurdes), d’Afghanistan, d’Érythrée, du Congo, de Côte d’Ivoire, ou encore de Syrie. Les vagues migratoires sont étroitement liées aux possibles passages des frontières et à ceux qui les organisent. Ils arrivent par vagues, dit-on. Les voyages en bateaux sont si dangereux, et les longues trajectoires à pied si éprouvantes.
Il y avait aussi quatre enseignantes, heureuses de renouveler une expérience qui les avait marquées l’an dernier avec l’atelier « Fiers Cerfs-volants  [2]. »

Tissage

La commande était d’explorer la notion d’identité en vue d’enrichir une exposition prévue en mars 2019. Quand on a entre treize et dix-sept ans, avec un corps qui se métamorphose, c’est complexe. Pour eux, s’ajoutait une obligation d’adaptation dans un pays où l’avenir en point d’interrogation ne peut s’envisager qu’à très court terme.
J’avais en tête la citation Tout homme est un parlement de lignes, et l’intuition d’une nécessité de travailler un entrecroisement entre langues, histoires, déplacements et projections d’avenir, pour tenter de cerner ce qui pourrait faire relation dans notre groupe.
L’idée était de s’accrocher aux mots des langues multiples, aux attitudes pour communiquer, aux morceaux d’histoires évoquées en pointillé, aux ruptures de postures profs-élèves-animateurs pour se rencontrer sur le terrain de l’humanité d’abord [3] , et nous questionner : humains de la planète, qui sommes-nous ?
Je cherchais aussi à faire un écho entre ces jeunes d’aujourd’hui et des jeunes issus de migrations plus anciennes. J’avais, dans mes valises, une vidéo de témoignages de jeunes nés à Marseille [4] où ils disent leur vision de l’avenir, de l’école, de l’espoir, de la famille... Dans un passé plus ou moins lointain, leurs parents ou grands-parents avaient tracé cette ligne entre ailleurs et ici, au-delà des frontières et des barrières culturelles.
Pour les jeunes MENA, c’est parfois toute la famille qui a misé sur leur capacité à s’adapter dans un lieu de paix, à apprendre une langue, à trouver un moyen de subsistance pour ensuite pouvoir faire venir un frère, une sœur, une mère, un père… pour donner la chance à d’autres membres de la familled’avoir une vie.
Mon but était aussi de penser un espace pour une parole à prendre, qu’on les entende avec leurs mots, avec leur accent, leurs langues à mi-chemin, qu’on les remarque par une œuvre d’art réalisée collectivement, qu’ils portent et passent ainsi leur message.
Au départ, les jeunes observaient, essayaient de s’y retrouver. Je me souviens de Jonas qui mettait la tête dans ses mains : trop de français d’un coup, trop de confusion dans sa tête. Au fur et à mesure, chacun ose une petite chose, une parole, une interprétation, une suggestion, prendre une photo, lire une ligne… Dans leur bouche, la langue française s’habillait de sonorités nouvelles dans un joyeux chaos. Les jeunes se connaissaient depuis quelques semaines, mais parfois à peine. Je ne perdais pas de vue le but premier : se rencontrer.

Voyager dans les visages

Lors du premier atelier, nous avons joué avec la ligne de profil de nos visages. En duo, chacun a tracé la ligne de profil de l’autre. Je ne sais pas trop ce que chacun a imaginé à ce moment-là, mais chacun s’est emparé de l’exercice avec joie. Tout le monde était au travail, un jeune avec un autre jeune, avec un professeur ou un animateur.
Puis, nous avons cherché à comprendre les mots visage et paysage. Comment les dit-on en arabe, en érythréen, en pashto, en kurde, en albanais ? Ces moments de traduction-interprétation des mots et consignes étaient riches. Traduire exactement est presque impossible, le jeu est donc de s’interpréter et d’inventer la ligne de jointure, celle qui fait que se rejoindre devient possible, au-delà des mots. C’est peut-être cela se comprendre ?
Une fois les visages tracés, chacun a représenté, avec couleurs et dessins, la terre laissée, celle que chacun porte dans son cœur et ses pensées, et la terre d’accueil, promesse d’avenir. Pour le premier temps d’écriture, j’ai proposé différents acrostiches : je m’appelle…, mon prénom c’est la clé de…, je viens d’ailleurs et d’ici, je…

Lors du deuxième atelier, à partir des lignes des visages, nous sommes allés nous balader dans le temps, dans les grottes du désert de Tassili [5] . Nous avons installé un lieu de projection, tiré les tentures. Le groupe, assis en demi-cercle, se demandait bien ce qu’il allait voir. J’insistais sur la mise en scène du voyage. Nous faisions comme si nous avions pris l’avion et comme si nous étions en visite, dans ce lieu témoin des premières organisations collectives des femmes et des hommes. Leurs traces nous invitaient à imaginer leur manière de vivre.
Nous avons projeté des photos de silhouettes de femmes, d’hommes et d’autres personnages indéfinis peintes sur les parois. Et puis, entre les dessins, quelques silhouettes minimalistes du sculpteur Hami Bouheddda [6] , des photos d’enfants d’Afghanistan, de Palestine ou d’Albanie, prenant la pause ou en pleine action… L’idée était de tracer, d’un rapide coup de crayon, sur un quart de feuille, la silhouette telle que chacun la percevait, sans avoir le temps de trop réfléchir.

Retour aux origines
D’un coup, nous étions plongés dans la réalité des premiers hommes et des premières femmes. Concentrés pour prendre au vol ce qui fait la posture de l’humain dans son quotidien, en relation avec le vivant, avec ses semblables… Un moment jouissif, mais toujours sans perdre de vue la question que nous creusions ensemble, jeunes et moins jeunes, filles et garçons, profs, élèves, animateurs : quels êtres humains sommes-nous ?
Muni d’une télécommande virtuelle, on pouvait arrêter la projection pendant quatre à cinq secondes, le temps de croquer la silhouette. Les croquis se faisaient dans la négociation invisible entre rester le plus fidèle possible à la silhouette aperçue, et l’envie de faire quelque chose de beau, de réussir face au travail demandé. Bien vite on lâche le questionnement interne et on se prend au jeu. Chacun en dessine de plus en plus. Et là, une magie opère dans le tracé : un trait vivant, comme photographiant in situ une posture connue, expérimentée.

Nous avons discuté de ce qu’on comprenait de la vie de ces silhouettes, nous avons imaginé ce qui les tenait debout dans leur vie. Puis, chacun a écrit ce qui le tenait debout aujourd’hui.

Par la suite, nous avons transformé les lignes des silhouettes en sculptures fil de fer, nous les avons plantées dans des blocs de terre, nous les avons mises debout. Dans les silhouettes, il y avait des joueurs de foot, des gardiens de girafes ou des bergers avec dromadaires. Des silhouettes un peu cabossées, mais debout.
À ce stade du projet, nous avons eu des informations un peu plus précises sur l’exposition à prévoir au Centre culturel : une exposition sur l’être humain, ce qu’il est, à quoi on le reconnait, ce qui relie tous les êtres humains de la planète dans leurs ressemblances et leurs différences.
Les jeunes commençaient à voir une production s’amonceler, mais le terme exposition n’était pas forcément bien compris, où peut-être n’y croyaient-ils pas encore. Il a bien fallu les quatre autres ateliers pour se faire à cette idée : nous allons être vus, nous allons être lus. Qu’avons-nous à dire ?

Relier

Les langues ont commencé à se délier. Certains garçons avaient déjà un métier dans leur pays. Je me souviens d’Abdulrahman, coiffeur en Palestine. Pour lui, endosser la peau de l’élève, de l’adolescent en formation, n’était pas facile. J’ai compris que l’on est bien plus vite adulte chez lui que chez nous. Le changement de paradigme est tel en arrivant ici… Comment, si non le comprendre, au moins en tenir compte, dans ce que nous proposons à ces jeunes, dans ce que nous imaginons de leur parcours d’insertion, d’adaptation à notre fonctionnement de société ?
Les filles ont pu dire qu’elles espéraient devenir dentistes ou avocates, qu’elles envisageaient un avenir avec un métier, une position professionnelle reconnue.
Je me souviens aussi d’Anna qui disait : « Les filles et les garçons vont dans la même école, mais les filles ne vivent pas comme les garçons… » Du coup elle l’a écrit.
Les derniers ateliers ont été réservés à la fabrication collective d’une fresque, une manière de refaire le chemin parcouru, de revenir sur les traces de ce que nous avions exploré ensemble, un mur pour faire le point, nous relier dans un paysage commun et porter un message. Nous avons d’abord collé nos productions avec les visages, et nous les avons reliés avec une ligne. Symboliquement, nous étions chacun identifiés, mais aussi reliés.
Puis chacun, muni d’une couleur, s’est appuyé à cette ligne pour tracer la sienne. Ensemble nous avons construit ainsi une sorte de paysage, en tout cas un espace commun où il était facile de faire d’identifier des images : des montagnes, des rivières, des routes et des collines.
Au-dessous de la ligne, chacun a peint la couleur de sa terre, en écho au premier atelier.
La ligne de profil dans les dessins de visages symbolisait la rupture entre l’ailleurs et l’ici, l’avant et le maintenant. Dans ce paysage commun, cette rupture était là aussi entre le bas et le haut de la fresque représentée par la ligne reliant les visages. Mais en même temps, nous étions présents dans un même espace, une métaphore qui pouvait imager nos vies sur une planète commune. Chacun avec la représentation de son visage y était reconnu comme venant d’un endroit particulier.
Petit à petit les jeunes se sont mis à s’approprier cet atelier, et l’espace de la fresque. Ils faisaient souvent des selfies devant cette peinture, avec un regard fier. Le GSM était permis à l’atelier, il était un outil pour traduire, se montrer des photos du pays, se faire écouter de la musique… et se photographier en action dans l’atelier. Les photos étaient partagées avec des liens familiaux maintenus grâce à internet.
Au début des ateliers, les jeunes avaient besoin de disparaitre (allées et venues fréquentes aux toilettes…) de respirer, ils ouvraient la fenêtre, même s’il faisait froid, comme si rester dans une pièce leur était difficilement supportable, l’impression d’un besoin d’air, d’extérieur, maintenir une possibilité de s’échapper toujours ouverte… Mais petit à petit, je les ai sentis davantage là.
À chaque atelier, j’apportais mon appareil photo, un Reflex automatique. Chacun pouvait s’en servir. Au départ, ils n’osaient pas. Ils ont dû apprendre aussi. Lors d’un atelier, toutes les photos avaient disparu… C’est ainsi qu’on comprend à quoi servent le bouton menu, et le petit dessin poubelle ! Ce n’est pas grave, et ils l’ont bien compris. L’important était d’apprendre, d’essayer, de s’améliorer, y compris dans la manière de faire les photos à l’atelier (parce que ces photos étaient reprises pour construire des traces communes de l’atelier, photocopies que chacun recevait à l’atelier suivant).

Petit à petit chacun a pris sa place individuellement et dans ce collectif, en écriture et en arts plastiques.

Il nous aurait encore fallu du temps pour explorer toutes ces lignes que l’on commençait à voir, les rêves et les espoirs, les choses auxquelles chacun tient et dans lesquelles elle ou il se reconnait, les deuils qui restent à faire, les responsabilités qui pèsent, et cet inépuisable enthousiasme pour un avenir ici, coute que coute.
Mais il me semble qu’en six semaines, un sentiment partagé de tous capables de faire entendre sa voix était né.
J’ai le sentiment que ces moments hors école, dans un lieu culturel comme une bibliothèque, sont complémentaires à ce qui se vit en cours. Ils permettent une mise à distance de ce qui se vit à l’école : les apprentissages théorisés peuvent se vivre, on peut tester sa connaissance de la langue, se découvrir d’autres talents, expérimenter une autre manière d’entrer en relation avec ses pairs, et avec les enseignants aussi.
Pour les professeurs, l’atelier était un moment où ils pouvaient souffler, prendre le temps de parler ensemble de leur travail, partager des manières de faire, des questions, des idées de projet, des interrogations, des surprises dans la manière de percevoir l’un ou l’autre élève. Je pense que cela influait sur leur manière d’envisager leur métier, et que cela leur permettait un espace de réflexion pour analyser leur pratique. Nous avons eu l’occasion de parler de leur travail, et ils ressentaient le besoin de nommer leur métier, de le questionner, de l’identifier, un métier qu’ils qualifiaient de différent de celui de leurs collègues enseignants attachés à des classes classiques.
Je regrette que l’exposition soit programmée si tard. Seront-ils encore là ces jeunes ? Les demandes d’asile se font de plus en plus rapidement… et parfois j’apprends que nous avons perdu la trace de l’un ou l’autre, après une réponse négative.
Je sais qu’ils continueront de tenter leur chance pour trouver une place où planter des racines, un endroit où pouvoir vivre. J’espère que ce que nous aurons vécu et partagé dans cet atelier leur servira, pour entrer en relation, pour se tenir debout, que cela ajoutera de la force dans cette foi inébranlable qu’ils ont dans l’espoir d’une vie meilleure.

Quelques uns des textes individuels qui seront exposés en mars

Je suis comme l’olive bleue
Car on a envie de me manger

Je suis comme un tambour marron
Car j’aime danser

Je suis comme le jour rouge
Parce que j’aime trop le rouge

Je suis comme la nostalgie noire
Car je ne veux pas penser à ma vie passée
Et dans le noir, on ne voit rien

Ariel

Je suis comme un tambour blanc qui sonne dans la nuit
J’ai ma religion qui me protège et m’apaise

Je suis comme l’oiseau blanc qui vole dans le ciel
Mes amis sont ma colonne vertébrale

Je suis comme un homme de couleur d’un pays en exil
C’est mon avenir, mon futur

Norsi

Je suis comme l’oiseau blanc
Parce que l’oiseau fini par s’envoler de ses propres ailes
Et choisir son destin

Je suis une enfant noire
Parce que je suis noire

Je suis comme une forteresse
Parce que je suis renfermée, difficile à comprendre
Et un tout petit peu compliquée

Je suis comme une caresse
Parce que tout le monde aime les caresses… enfin presque

Prisca

J’aime aider les gens
J’aime donner ce que je peux
Peut-être… si tu as faim, si tu as besoin d’être écouté
Je suis là
J’aime comprendre toutes les langues

Abdullah

Je suis comme mon frère et ma sœur
Car j’aime ma famille

Je suis blanche et mon pays est rouge
Parce qu’il y a beaucoup de personnes
Qui sont mortes dans mon pays

Je suis comme l’enfant vert
Car les enfants ont un bon esprit

Je suis full of hope
Parce que j’aime la vie

Anna

notes:

[1Citation de Tim Ingold dans son livre Une brève histoire des lignes.

[2« Les cerfs-volants de trois-ponts » dans TRACeS de ChanGements 234.

[3Avant d’être prof, élève ou animateur, on est d’abord, femme ou homme, frère, sœur, père, mère, enfant… avec une certaine idée de la vie, un sens à lui trouver.

[4Le chant des possibles, Vivre et grandir au Lycée Nord – Vidéo de l’asbl Approches Cultures et Territoires de Marseille (http://www.approches.fr/Le-chant-des-possibles-Vivre-et)

[5Atelier d’un dispositif décrit dans l’ouvrage d’Odette et Michel Neumayer : Pratiquer le dialogue Arts plastiques et écriture.