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En septembre, fraichement diplômée, je suis catapultée dans ma nouvelle classe, une deuxième primaire d’une école de mon quartier. J’y découvre une pauvreté et une violence que je ne soupçonnais pas. J’annonce tout de suite que nous ferons un Conseil chaque semaine.

C’est pour moi une certitude et une nécessité. Les enfants ne voient pas où je veux en venir, le Conseil n’est pas une pratique courante dans l’école, même si la commune le préconise dans le chapitre « Discipline et sanctions » de son vadémécum annuel…, ce qui en dit long sur ce que l’on en attend !
Les enfants peuvent coller des post-its avec ce dont ils ont envie de parler sur un panneau. Il y a trois catégories : félicitations, propositions, problèmes. Au début, c’est le calme plat. Souvent, au cours de la semaine, je refuse de discuter d’un problème en indiquant aux élèves que le Conseil est là pour ça. Y apparaissent, progressivement, quelques problèmes logistiques (des questions de boites à tartines, de désordre, de bousculades...) que nous réglons en créant des responsabilités ad hoc. Viennent, ensuite, les premières propositions : des recherches documentaires que les enfants veulent faire, des demandes de changements de place, la proposition de manger la collation en classe, d’organiser une sortie au parc ou un atelier cuisine… Dans tous les cas, je m’empresse de mettre les décisions en application, je trouve important que tous comprennent que ce qu’on discute là, a une incidence pratique sur la vie dans la classe.

Décembre

En décembre, le Conseil est devenu une habitude, mais de l’avis de beaucoup d’élèves, il ne sert à rien. Et pour cause : la classe est secouée par des conflits quotidiens, parfois très violents, entre enfants, et par une série d’élèves qui alternent pitreries et crises de colère, empêchant le travail en classe. Je renvoie les conflits vers le Conseil. Là, les discussions tournent souvent en rond, en vœu pieux qui ne convainc personne ou en règlement de comptes. Une élève qui a tapé propose de… ne plus taper. Le problème de la violence est posé pour la énième fois. Je m’apprête à redire qu’il faut apprendre à parler plutôt qu’à utiliser les coups, mais je me fatigue moi-même… Le Conseil est un moment tendu que je finis par redouter, car il donne lieu à de violentes disputes qui se poursuivent jusque dans la cour, ou à de spectaculaires colères.
Il faut dire que, submergée par les conflits, j’ai cherché des solutions tous azimuts et j’ai développé un arsenal d’outils disciplinaires (gêneurs, sanctions, ceintures de comportement) qui ont pris une importance démesurée dans la classe, à la fois visuellement et temporellement. Certains de ces outils, je le vois comme ça aujourd’hui, viennent polluer le Conseil. Les ceintures de comportement sont discutées, octroyées ou refusées au Conseil. Le petit groupe se transforme alors en tribunal, des faits sont rappelés alors qu’on aurait aimé les oublier. Même si c’est parfois un moment salutaire qui permet de prendre conscience d’un comportement qui pose problème au groupe, les critiques sont souvent difficiles à entendre, les frustrations de certains explosent. En fait, aux enfants qui ont des épisodes colériques ou violents, je ne permets pas d’arriver tout frais, de laisser ce rôle-là au vestiaire, car je mets moi-même, à chaque séance, à travers le système des ceintures, leur comportement sur le tapis du Conseil !

Juin

Quelques mois plus tard, le panneau du Conseil est généralement couvert de post-its. Tout au long de la semaine, il suscite intérêt et discussions. Le jour J, j’ai souvent un ou deux élèves pressés contre mes épaules qui surveillent l’écriture du PV. C’est un lieu de construction. Ils continuent à y déposer leurs conflits interpersonnels, même si le Conseil me semble toujours aussi inefficace pour les régler. En passant et tout à fait sans y penser, on y pratique l’écriture, la lecture à voix haute, la lecture de l’heure, l’argumentation, l’écoute de l’autre et la démocratie directe…
Que s’est-il passé entre temps ? La classe a vécu, la plupart des élèves ont quelques réussites et fiertés à leur actif, le soleil est revenu, on peut dire qu’on se connait bien. Un changement important : on ne parle plus des ceintures à chaque Conseil. Les conseils sans ceintures sont les meilleurs… Autre changement de taille : j’ai cédé la présidence du Conseil. L’élève qui préside est secondé par un secrétaire qui décolle et lit les post-its. Moi, je prends des notes et je vais chercher, quand il le faut, des informations dans nos archives. J’essaie de prendre le moins de place possible, je lève la main pour demander la parole quand vraiment ça me démange...
À un Conseil du mois de juin, j’ai posé un post-it : « Le ça va, ça va pas prend trop de temps. » On me donne la parole, j’explique : « En fin de journée, tout le monde est énervé, mais pour la classe, je trouve que c’est un moment important. » Le président : « Je me donne la parole : c’est vrai qu’à ce moment-là, il y en a qui font le pitre. » Dylan demande la parole pour dire au président : « Oui, et d’ailleurs, souvent, c’est toi. » Assez bien envoyé, j’apprécie intérieurement. Le président : « Est-ce qu’il y a des propositions ? » Joao (autre grand habitué des pitreries de fin de journée) propose de créer une nouvelle responsabilité Président du ça va, ça va pas qui serait chargé de faire régner le silence et de distribuer la parole. C’est-à-dire qu’il considère qu’un élève exerçant cette fonction le fera plus efficacement que moi. Je n’y avais pas pensé, mais c’est vrai. Je comprends parfaitement qu’un camarade qui dit « Chut, tu nous déranges » fasse plus d’effet que quand c’est l’instit’ qui le dit… Proposition adoptée à la majorité. Je lève la main pour dire qu’une autre solution — que je ne souhaite pourtant pas — est de supprimer le ça va, ça va pas. Là, les commentaires fusent : « Sinon on n’aurait plus de pause à la fin de la journée » et « c’est un moment où on partage, ce serait trop triste de l’arrêter ». Proposition refusée à la majorité absolue. Et le ça va, ça va pas, que je mène laborieusement depuis le début de l’année parce que j’y tiens, mais sans jamais leur avoir expliqué pourquoi, devient subitement leur affaire plus que la mienne… tout comme le Conseil. La clé — ou une partie de la clé — a été ce pouvoir que j’ai lâché, cette place que j’ai laissée libre.
Le Conseil n’a pas servi à régler des conflits (je n’ai pas encore trouvé le mode d’emploi), il ne leur a pas appris à jouer sans faire mal, ni à communiquer sans violence. Ce qu’il a permis, c’est la création d’un autre espace dans lequel notre collectif a pu exister et avancer. Un espace où des rapports d’individus au collectif ont pu changer, aussi. Joao était un élève turbulent, souvent violent, bloqué dans l’écriture, très fort en calcul. Au Conseil, il est devenu aussi ce type qui propose les bonnes idées dont tout le groupe s’empare…