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Y a-t-il de la rigueur dans le travail des artistes ? Telle était la question et nous avions quelques dizaines de minutes pour y répondre…

J’étais perdue, je n’avais pas, au terme de ce weekend, trouvé de définition qui me convenait pour le mot rigueur. Alors, comment savoir si les artistes étaient rigoureux ?
1. Faire un trou pour « le » dire.
C’est le moment des synthèses, des définitions, de la théorie. Nous commençons par une recherche individuelle à partir d’un tableau à compléter. Incapable d’y faire avec la proposition des animateurs, je cherche la réponse à la question posée dans la feuille elle-même. Avec la pointe de mes ciseaux, je veux trouver ce qui se cache derrière les mots, derrière le cadre. J’espère qu’en agissant sur la matière, je pourrai rendre visible et concret ce que j’ai appris avec mes collègues. J’hésite, je me lance, je troue le papier. Encouragée par la phrase « Rien de plus rigoureux qu’une juste fureur », reçue quelques semaines plus tôt avec le portfolio de lecture. J’écoute mes mains qui m’invitent au geste, à la recherche d’une forme où la question et la réponse se donneraient à voir d’une autre manière, peut-être en tissant, comme les artistes, des liens entre le dedans et le dehors.

Né de l’intérieur

2. Et m’appuyer sur la peinture qui, aujourd’hui, traverse le cadre pour « rendre visible » [1].
Je me souviens des débuts de la peinture sur chevalet à la Renaissance, de ce moment où s’est posée la question du cadre, de la forme et du fond. Il y avait alors, dans les ateliers, un maitre, responsable du dessein (dessin), de la mise en perspective et de la structure de l’œuvre, et des apprentis qui mettaient en couleur et en lumière le projet. Le travail était divisé, réparti, mais la gloire et la célébrité revenaient au maitre, tandis que les mains de l’artisan travaillaient dans l’ombre pour préparer les supports et les couleurs et trouver les nuances de la palette. Entrer dans la voie artistique pouvait sembler rassurant : c’était un apprentissage par étapes, porté par un groupe et guidé par un maitre. Le travail de création s’accomplissait dans une séparation claire des tâches entre la structure (le dehors) et la matière (le dedans), entre la lumière venue de l’extérieur et l’ombre née de l’intérieur.
Bien plus tard, quand la peinture a cessé d’être une copie du visible, quand elle a commencé à imaginer et à réinventer le réel, les artistes ont questionné les différentes formes de représentation et se sont mis eux-mêmes en scène dans les happenings et les installations. Ils ont détruit toute certitude d’un temps et d’un espace maitrisés et contenus par un cadre.
Dans le land art [2], par exemple, ils observent les effets de la pluie, du vent ou du gel sur une pierre, un arbre, un paysage. Ils cherchent l’éphémère, le passager, qu’ils saisissent souvent après les avoir attendus longuement et ne gardent de l’œuvre que quelques traces recomposées par la suite en atelier.
3. Dans un geste répété avec insistance et avec rigueur et un dialogue entre la forme et le fond.
Mes ciseaux continuent leur traversée avec cette rage qui m’habite encore. J’ajoute, j’enlève, je désorganise, j’entoure le trou de ma feuille par des mots notés pendant ces deux jours. Je relis et je m’éloigne de mon travail. Je laisse le temps familiariser mon œil, je cherche avec insistance, avec rigueur peut-être.
Comme en classe, lorsque nous écrivons ou que nous dessinons et qu’il faut attendre, recommencer et m’ouvrir aux choix et aux propositions divergentes de l’un ou l’autre jeune. Tentative d’ouverture du cadre, dans ce passage de l’individuel au groupe, de l’expérimentation à la recherche de repères.
Petit à petit, le résultat me permet de mettre en correspondance les interviews et les notions plus abstraites découvertes pendant ce weekend. Grâce à ce geste, qui part de l’extérieur pour rejoindre l’intérieur et le silence de la page et retourner ensuite par cette composition vers les autres.
Le temps d’instant
4. Par une traversée qui permet la question et le regard de l’autre.
Définir la rigueur rejoindrait peut-être la description de ce mouvement de travelling et de zoom, avec les arrêts sur image que j’ai pratiqué ici et que je pratique sans cesse à l’école, quand il faut négocier entre nos envies et la construction d’une recherche commune, quand les élèves refusent d’avancer et que je ne veux pas m’arrêter. Ça coince là-bas comme ici… et on retrouve aussi en classe ce terrain vague où il y a surtout à faire confiance, à oser le pas de côté, à permettre le regard de l’autre, à entrer dans des gestes qui peuvent sembler étranges ou inhabituels. À la manière de ces artistes matiéristes [3] qui perforaient leurs toiles et s’attaquaient aux structures profondes et cachées de l’œuvre, pour inventer une nouvelle réalité le temps d’un instant, parce que l’œuvre d’art n’est finalement qu’un « arrêt du temps » (comme le disait le peintre BONNARD).
Rigueur dans le faire et laisser faire, rigueur dans l’acceptation d’être aux prises avec le regard de l’autre. En peinture, dans une recherche ou en classe, n’y aurait-il pas à oser cette traversée du cadre ?

notes:

[1« L’art ne reproduit pas le visible mais rend visible », disait Paul Klee

[2Le land art est une tendance de l’art contemporain qui utilise le cadre et les matériaux de la nature. Le plus souvent, les œuvres sont à l’extérieur, exposées aux éléments et soumises à l’érosion naturelle. Certaines disparaissent et il n’en reste que le souvenir photographique et les vidéos.

[3Les matiéristes sont les premiers à s’attaquer aux structures profondes et cachées de la matière. Ce bouleversement s’inscrit dans un contexte historique précis : DUBUFFET, comme les autres artistes des années 50, tels FAUTRIER, BACON, Germaine RICHIER ou GIACOMETTI, ont souvent vécu la seconde guerre mondiale comme un traumatisme et cherchent dès lors à inventer une nouvelle chair, une nouvelle peau.