Recherche

Commandes & Abonnements

Dans une belle (?) unanimité, les partis démocratiques ont mis ce projet à leur programme : que les « vieux » profs servent de tuteurs aux jeunes pousses ! Et le gouvernement « olivier » a suivi. Enfin, rien n’est décidé ! Mais c’est au menu.

Les pratiques d’enseignement mutuel et de tutorat ne datent pas d’hier dans les écoles. Elles sont très riches quand elles sont menées avec tout le soin qu’elles requièrent. Que ce soit dans les classes du fondamental ou avec des élèves du secondaire, elles peuvent se révéler très bénéfiques pour aider des enfants à surmonter des difficultés passagères. Ce qui ne gâte rien, c’est que le tuteur (le plus souvent un ainé de fin de primaire ou du supérieur) apprend lui aussi beaucoup. Certains observateurs vont jusqu’à dire que les tuteurs seraient les principaux bénéficiaires… Aussi, on peut s’étonner de ce que ces pratiques soient peu répandues dans l’enseignement obligatoire. Il est vrai qu’elles demandent un accompagnement régulier : il ne suffit pas de constituer des paires « tuteur-tutoré ». Il faut encore faire régulièrement le point avec la paire et avec chacune de ses composantes. Sur base d’une sorte de carnet de route auquel chacun doit se référer. [1]

Résister ou partir

Dès lors, pourquoi pas avec les jeunes enseignants débutants ? Mais, au fond, quels sont les problèmes des jeunes profs ? D’où vient cette sollicitude à leur égard ? Les difficultés en début de carrière sont réelles et de taille… puisque presque la moitié des débutants abandonnent le métier dans les cinq premières années ! Un horaire complet est très lourd à porter, quand on doit préparer toutes ses leçons pour la première fois. Toutes absolument nouvelles. On veut y mettre en pratique toutes les recommandations issues des stages et de la formation initiale. Bien vite, on découvre que, outre les contenus, il y a la gestion des groupes classes. Loin d’être évidente, elle demande, elle aussi, créativité, patience, énergie, résistance… Et, en cette matière, la formation initiale n’a pas toujours été suffisante. Résultat : fatigue, épuisement, découragement. Certains sont tentés d’en revenir aux « bonnes vieilles » méthodes. À regret, le plus souvent. D’autres se plaignent amèrement des élèves, des parents, des collègues, du directeur… et abandonnent. Il faut dire que, quand on entend l’enthousiasme qui se dégage des propos de certaines salles des profs, on peut les comprendre ! La solitude, elle aussi, guette les jeunes enseignants. Donc, c’est clair, il ne faut pas leur laisser « faire leurs premières armes » [2] sans le moindre accompagnement.

À noter au passage que les « vieux » profs ont aussi de la peine. Il y a celles et ceux, très nombreux, qui aspirent légitimement à l’heure où ils pourront bénéficier des DPPR (Disponibilités précédant la pension de retraite, les supprimer serait criminel !)… et continuent à investir sans compter. Il y a aussi les épuisés nerveusement : ça use les bandes de gosses turbulents, à longueur de journée. Il y a les bousculés par plus d’une réforme dictée d’en haut. Il y a les amers, les aigris, comme dans toutes les professions. Mais ici, ça ne passe pas ! Comme le disent si bien les élèves auxquels J.P. DOPPAGNE donne la parole dans sa fameuse pièce L’Enseigneur : « On veut des profs. Des vrais. Pas des assassins qui nous tuent à coup de résignations. »

Accompagner, désindividualiser

Retour aux débutants. Que faire ? Surtout ne pas croire que « la » solution existerait. Potion magique : le tutorat !? Ce serait beaucoup trop simple, mesdames et messieurs les politiques.
Une première mesure s’impose : alléger les débuts de carrière. Commencer à trois-quarts temps et passer au temps plein après trois années, par exemple. Cela permettrait déjà de mettre un peu moins de pression sur les débutants. Mais c’est loin d’être suffisant. Et ça couterait, car évidemment il ne peut être question de les payer partiellement !
L’accompagnement, parlons-en. Pourquoi ne pas expérimenter diverses formules ? En tout état de cause, ces formules devront veiller à valoriser les apports nouveaux et les idées neuves des jeunes profs. Et, bien sûr, prendre en compte la diversité de leurs difficultés : contenus, programmes, supports, gestion des groupes, sanctions, rapports aux parents… Et encore : veiller à ne pas infantiliser, surprotéger, mettre sous tutelle.
Une formule déjà expérimentée, ici ou là, regroupe les jeunes enseignants. Ils réfléchissent en équipe à des situations critiques rencontrées par l’un d’entre eux. Si possible avec l’apport d’un intervenant extérieur à l’école. Deux fois par mois au début, ensuite à un rythme à déterminer par le groupe. Avec la possibilité pour celle ou celui qui le souhaite d’une supervision plus individuelle.
Autre formule : un groupe « hors écoles ». Dans le cadre d’un mouvement pédagogique ou avec un ancien prof du supérieur (à qui ça profite aussi !). Cette option permet de prendre quelque distance, de voir que c’est pas partout pareil, de respirer un autre air, de revoir de vieux potes…
Le minimum, c’est évidemment que, dans chaque établissement, la direction veille soigneusement à ce que les équipes (de classe, de niveau, de branche…) accompagnent les nouveaux arrivants. Que chacun soit mis au courant de tout ce qui facilite la vie, des us et coutumes, des chemins à prendre ou à éviter… avant d’être envoyé dans une classe. Que cette mission temporaire soit confiée à un collègue qui aime ça et le fait avec cœur. Mais pas à un tuteur désigné d’office. Il y a déjà des inspecteurs officiels et de réseau, des accompagnateurs, des profs du supérieur visiteurs, des directions qui viennent voir « comment cela se passe » ! _ Autre chose est de prendre l’initiative d’inviter un collègue à participer à la fête !

S’il s’avérait que le politique persiste dans la piste des « tuteurs/pros fin de carrière », il faudrait pour le moins exiger une formation à ce type d’accompagnement (ça existe à la KUL) et une évaluation régulière de ces pratiques. La liberté devrait être laissée au débutant de s’engager dans la formule ou pas. Et de le faire pour une période d’essai bien déterminée.

Enfin (?), on peut se demander si tout est fait en formation initiale pour prendre en compte les difficultés des débuts de carrière et pour y préparer les étudiant(e)s. En particulier, quelle place accorde-t-on à la part du métier où ce sont les relations et rapports entre adultes qui posent problème. Rapports avec les parents d’élèves. Rapports avec la hiérarchie : directions, inspections, P.O. Rapports avec les collègues et le personnel éducatif. Rapports avec les travailleurs des PMS et tous les partenaires (du quartier, culturel…).
Tout ceci est à débattre et, que l’on sache, n’a pas encore été débattu sérieusement. Ni dans les cénacles politiques, ni évidemment avec les premiers concernés. Toute suggestion ou réaction est bienvenue.

notes:

[1Sur ces considérations, le lecteur intéressé trouvera des développements dans le solide rapport de la Fondation Roi Baudouin, Le tutorat en Communauté française, inventaire des pratiques, éléments d’évaluation et recommandations, sous la direction de Marc ROMAINVILLE, mars 2009.

[2Expression qui donne à penser…