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On s’en doutait un peu. L’imprévu ce n’est pas donné à tout le monde. Ça ne s’improvise pas, ça se traque, se surveille, voire, ça se mérite. Cherchez dans votre vie, même quand on croit avoir une vie peu rangée, la routine s’installe jusque dans le cahot. Le « vrai » imprévu est un joyau qu’il ne faut pas rater.

Dans la vie d’une secrétaire de rédaction, n’essayez même pas ! Ma collecte d’imprévus en vue du weekend d’écriture battait donc de l’aile. J’ai donc levé le nez au vent et l’ÉVÈNEMENT s’est produit un mardi matin trop normal, à l’Aldi (le summum du convenu, toute catégorie confondue). Le truc auquel personne n’aurait pensé, si ce n’est l’auteur des faits lui-même. Essayez d’imaginer, à la caisse, une personne qui paye avec une carte de banque et dont on ne voit rien ! Pas un bout de chair, pas un morceau d’œil ou de cil, même à travers un voile.
_Le système D : s’envelopper le cou et le visage jusqu’au nez d’un foulard, un autre pour la tête, des gants, plusieurs jupes, des pantalons… Et pour les yeux ?

Mais une revue ouverte, pardi ! maintenue par une main, de manière à protéger le haut du visage et l’intersection front/cheveux. La revue avait l’air d’avoir vécu, déjà un peu cartonnée par la pluie. Ce n’était donc pas un fait isolé. _ En se penchant d’une certaine manière, la porteuse de revue pouvait écrire son code secret, ranger ses courses dans un caddy, suivre le trottoir… J’imagine que pour la vision d’envergure, c’est un peu court. Mais, a-t-on besoin d’envergure ? Et l’envergure est-elle seulement question de regard ?

Par delà
C’est la question que j’ai eu le temps de me poser puisque les files sont longues à la caisse de l’Aldi. Mais que pouvait bien penser cette femme ? Comment avait-elle eu l’idée de se camoufler sous sa revue et donc de se priver systématiquement de sa main gauche ? Comme tricotait-elle ses relations avec les autres humains ? Bref, qu’est-ce qui s’agitait sous sa revue ?

Le magasin n’a jamais été aussi silencieux. Tout le monde regardait celle (ou celui ?) qui avait choisi de ne pas nous voir. 80 % des femmes avaient la tête voilée, 100 % des acheteurs avaient les yeux ronds. Et comme la file était vraiment longue, j’ai commencé à imaginer Molenbeek envahi par une troupe de drapés, revue sur la tête. Dépassé sur toute la ligne le foulard ! J’ai continué mon cheminement mental en voyant ces hommes et ces femmes revues servir dans les magasins ou au guichet de la poste, construire des maisons, soigner des malades ou plomber des caries… Je les imaginais un peu plus difficilement en conducteurs d’autobus.

Malgré mes rêves décalés, je croyais avoir rencontré l’exemplaire unique de cette nouvelle manière d’habiter la ville : un visage brulé, une opération des yeux, une maladie contagieuse… Mais l’autre jour, j’ai rencontré une autre femme-revue (enfin, je jurerais que c’était une autre). Sur le trottoir de la rue commerçante de mon quartier, elle jouait avec un petit enfant pakistanais qui apprenait à marcher avec son papa. Tout le monde avait l’air de s’amuser. z