Un fils de notre temps

Des extraits d’une pièce qui n’a pas eu beaucoup de place dans les salles de théâtre belge. Du théâtre politique qui ouvre la réflexion sur les radicalisations à travers une histoire, celle d’un jeune homme qui est parti s’engager dans des combats, qui revient et qui raconte à une juge. Ce spectacle va chercher le public dans des endroits où il ne s’y attend pas.

Le début

Oui Madame la Juge, je viens de rentrer… Il y a quelques jours… En avion oui, il parait que l’avion, c’est le moyen le plus sûr pour voyager. Il parait… Sauf en
septembre. Faut pas prendre l’avion en septembre, on m’a dit. Mais moi, pourquoi tu veux je prenne l’avion en septembre ? Septembre, c’est la rentrée des classes, c’est le temps des labours, c’est l’hibernation des marmottes, c’est la sortie des chauvesouris et tout… qu’est-ce que tu veux je fous dans un avion au mois de septembre, c’est juste pour se prendre un mur dans la tronche… Moi je suis courageux mais pas téméraire, alors j’ai pris l’avion en mars de l’année dernière et là, je reviens… je reviens de loin. Ouallah, c’est exactement ça, je reviens de loin on peut le dire.

Au milieu

Quoi ? (Au veau) Hé le veau, c’est à moi elle s’exprime ? (À la Juge) c’est à moi tu m’exprimes Madame la Juge ? Bien sûr, je comprends le français, c’est ma langue ! Je suis né ici !
(Il quitte l’accent) Je suis sûr que le jour même de ma naissance on m’a demandé d’où je venais. Je crois que j’ai toujours entendu cette question et je me suis sans cesse demandé pourquoi… aujourd’hui je sais que je suis marqué au fer rouge de la haine, marqué comme une bête, comme un déporté… Regardez, là sur le front, il est écrit Météquie ! Mais t’es qui ? Je suis un métèque et comme en Grèce, le berceau de notre chère civilisation européenne, les métèques n’ont pas droit au chapitre…
(Silence lourd) : Mon pays, c’est ma peau ! Il avait raison Malcolm X. (Il sourit, dur)
J’ai lu Malcolm X, oui. Oui, je sais lire…
(Sans accent) Si vous nous prenez pour des abrutis, vous n’allez rien comprendre à ce qui vous arrive… (…)
(…) Qu’est-ce que tu comprends pas ? Dis-moi, parce que d’après mon dossier, je suis scolarisé et intégré. D’ailleurs chez moi, on est tous désintégrés ! (Aparté) Arrête de me parler d’intégration, bouffonne va ! (…)
(…) Mon père, j’ai l’impression de ne l’avoir rencontré que quelques fois dans ma vie ; il me semble l’avoir toujours vu vieux. Je n’ai aucun souvenir de lui jeune homme. Je ne sais rien de lui et je dois l’avouer, avec le temps, ça m’est devenu égal… Ce qui me reste de lui, c’est sa frayeur du monde et son effarement devant les autres qui me rend fou et me fait cracher partout où je
passe. Vous vous demandiez pourquoi je crache ? C’est pour ça ! Aujourd’hui, je comprends sa détresse qui est soeur de la mienne… Pendant toute une vie, tu accumules, tu construis, tu fais et puis, au bout du bout du chemin, tu te rends compte que de toutes tes luttes, de tous tes combats, de tous tes engagements, il ne reste que du vent. Tu réalises que tout ça, c’était dérisoire,
que dès le premier cri, le dérisoire est en tout. Comment être père et fils dans ces conditions-là ? (…)
(…) Quoi ? Est-ce que j’ai jamais travaillé de mes deux mains ? Mais bien sûr que j’ai travaillé de mes deux mains, l’autre alors ! J’en ai deux des mains comme tout le monde. J’ai pas travaillé de mes narines. Bien sûr Madame LE
Juge, j’ai fait des études. J’ai fait un graduat en biologie, Monsieur LA Juge ! Les insectes, les bestiaires, les herbiers tout j’ai fait, le corps humain, de tout mon corps j’ai travaillé voilà. Mais bien sûr j’ai cherché du travail, Madame. J’ai cherché comme un malade… J’ai fini par trouver, hamdoullah. Non pas biologiste, c’est de l’humour ou quoi ? Bagagiste ! À l’aéroport. Porteur de valises… comme mon père quand on lui permettait encore de porter quelque chose. C’est ça ma vie. Eh oui, l’ascenseur social, il est resté bloqué au rez-de-chaussée, l’étage de nos parents ! (…)
(…) J’aurais voulu être un grand poète, Madame la Juge, mais maintenant, c’est trop tard… Il y avait un train à l’arrêt sur le quai alors moi je l’ai pris ouallah,
je sais pas pourquoi… comme ça pour faire quelque chose… (…)
(…) Après ils ont parlé, moi j’ai écouté. J’ai bien écouté et j’ai tout compris : Madame La Juge, ils veulent changer ! Leur objectif, leur projet de vie, c’est « changer » ! Changer quoi, changer quoi ? Changer de tout ! De pays, de langue, de coutume, de costume, de petite culotte, de lunettes, de noeud papillon, je sais pas moi… de tout ! Même de religion, ouallah, j’te jure. Ils veulent la vraie religion, celle du prophète, du VIIe siècle. Je sais pas comment ils savent la religion du VIIe siècle mais ils la savent, oui, ils sont surs ! (…)