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Les itinéraires de découverte (IDD) en collège sont des dispositifs qui reprennent en gros les grands principes de l’éducation nouvelle : interdisciplinarité, pédagogie de projet, travail sur un temps long (une douzaine de semaines), choix relatif des élèves, travail de groupes. Ils donnent la possibilité de travailler sur l’axe culturel, en permettant justement de relier passé et présent, d’ancrer des phénomènes culturels dans une expérience vécue par les élèves.

Après avoir travaillé sur des sujets scientifiques ces deux dernières années (l’eau dans tous ses états, puis le soleil et la lune), tout en proposant des approches sur le plan du symbolique et de l’imaginaire, j’ai choisi cette année de travailler avec mon collègue d’Histoire [1] sur deux moments traités par le programme de cinquième : la civilisation arabe de la « grande époque », puis dans la seconde partie de l’année les Cathédrales. Je termine, à l’heure où j’écris ces lignes, cet itinéraire et nous préparons pour la fin de l’année une restitution du travail fourni sous forme de représentation théâtrale (texte écrit par les élèves, en adaptant un roman jeunesse).

Les liens

Cet IDD, autour de la construction de Notre-Dame visait à relier le sens symbolique de l’église médiévale aux problèmes concrets que les hommes ont affronté pour venir à bout des difficultés.
Ainsi, une scène met en présence un jeune tailleur de pierre et un ouvrier du chantier de Notre-Dame : ils discutent salaire, conditions de travail (ce qui permet une recherche sur celles-ci, modeste cependant, car les documents sont difficiles d’accès).
Dans une autre scène, les « décideurs » se demandent comment sera financée la construction. Les marchands parisiens accepteront-ils de sortir de leur bourse les indispensables deniers : peut-être pour « sauver leur âme » ? Et l’architecte explique comment il a été puiser son savoir, notamment dans la géométrie antique (Vitruve), laquelle peut être découverte dans de grandes bibliothèques comme celle de Cordoue.
_ À travers une fiction fantaisiste, on peut faire revivre une page de l’histoire humaine qui aboutit au chef d’œuvre que les élèves ont visité au début de l’IDD (dans une journée où était aussi prévue la visite de la Mosquée) [2] et on dépasse bien entendu la seule allusion religieuse. Cela dit, une Kawtar ou un Souleymane jouera sans problème le rôle de l’évêque Maurice de Sully.

Les visiteurs

Nous avons ajouté également une scène de type science-fiction : un voyageur du temps (à la manière des célèbres « Visiteurs ») se trouve projeté dans le temps et reconnait difficilement « sa » cathédrale, effrayé par le bruit et la présence de touristes parlant d’étranges langues (les élèves avaient été impressionnés par l’abondance des visiteurs de langue anglaise lors de la sortie !).
C’est aussi l’occasion de travailler sur les différents bricolages successifs qui ont abouti à la Notre-Dame d’aujourd’hui, y compris les gargouilles qui ne sont que du XIXe siècle (les élèves avaient aussi écrit un petit texte en « je » où la gargouille avait la parole et pestait contre ceux qui la croyaient plus vieille qu’elle n’était...).
Un autre aspect m’a paru intéressant : faire réfléchir sur le fait que les concepteurs et constructeurs de la cathédrale savaient qu’ils ne la verraient jamais achevée, et de comparer par exemple avec aujourd’hui la construction du viaduc de Millau ou autre gigantesque édifice. Et cela, à travers l’écriture d’un petit dialogue entre deux personnages un peu mélancoliques lors de l’inauguration (en présence du Pape [3]).

Pour un patrimoine commun

Je crois qu’un des objectifs poursuivis dans cet IDD est bien de montrer aux élèves qu’un monument, célèbre dans le monde entier comme Notre-Dame, est issu de l’histoire humaine, n’appartient nullement à la seule religion chrétienne et fait partie d’un patrimoine commun à tous, y compris ceux (et ils sont nombreux chez mes élèves) qui sont inscrits dans une autre histoire culturelle et religieuse.
J’avais été frappé par la réflexion d’une collègue, grande spécialiste du cours magistral et du monopole de la parole professorale, qui se demandait comment on pouvait passer plus de vingt-cinq heures sur un sujet qui d’habitude est traité en deux séances grand maximum (leçon plus contrôle !). Or, bien entendu, quand on se lance dans un travail qui implique recherche documentaire, écriture et réécriture, répétitions, on manque au contraire de temps.
Il faut ajouter que malheureusement, le dispositif IDD est condamné à terme, le ministère le marginalisant de plus en plus. Il ne subsiste que là où une volonté forte de l’établissement permet son maintien. Ce qui n’empêche pas de travailler de la même façon en classe ordinaire, mais dans de moins bonnes conditions.

notes:

[1Et une collaboration de la professeure d’arts plastiques, qui nous a aidés à peindre un vitrail de tissu pour la représentation. Occasion de voir quel était le sens symbolique des couleurs au Moyen Age.

[2À noter qu’il y a quelques années, j’avais eu quelques problèmes avec des élèves de confession musulmane qui ne voulaient pas pénétrer dans cette église. Il est vrai qu’il s’agissait d’une visite non prévue à l’avance, parce qu’on passait tout près et qu’on avait le temps de faire un tour. Là, cette année, aucun problème. Les élèves étaient très intéressés par les explications des vitraux par exemple et ont dialogué avec un prêtre fort sympathique...

[3Occasion de parler de la papauté, au moment même où décédait Jean-Paul II, avec des élèves ayant donc entendu parler bien sûr de cet évènement, mais dans une confusion extrême pour certains...