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 [1]La nature des mouvements pédagogiques est ambigüe. Ces mouvements entendent promouvoir une éducation « populaire » mais ne disposent d’aucun soutien réel des classes populaires et ne regroupent qu’une minorité d’enseignants qui évite difficilement de se penser comme élite pédagogique.

Une éducation populaire élaborée par une minorité d’enseignants ? Au nom de quoi ? De quel droit une partie de la petite bourgeoisie intellectuelle s’empare-t-elle du label « populaire » ?

Les mouvements pédagogiques préconisent une éducation « nouvelle ». Or cet adjectif circule depuis plus d’un siècle. Éducation nouvelle par rapport à quoi ? Ils se réfèrent aussi aux pratiques effectives des enseignants dans leur classe comme critère de tout discours légitime sur l’éducation, mais prétendent en même temps mener une lutte idéologique et avoir un impact politique. Quel est le statut de cette pratique qu’on invoque tour à tour comme un vécu personnel et comme un argument dans le débat idéologique et politique ?

Ces réflexions ne constituent pas une attaque des mouvements pédagogiques mais une analyse de leurs limites, de leurs stratégies et de leurs possibilités de développement. Certains enseignants, inventent d’autres pratiques pédagogiques pour vivre autrement leurs relations avec les élèves, pour lutter contre l’échec scolaire, etc. Cela mérite d’être poursuivi et développé. Mais ces pratiques restent minoritaires et ne suscitent guère de soutien social et politique auprès des masses populaires qu’elles sont censées servir. Pourquoi ?

Éducation populaire ?

Un mouvement pédagogique se définit par des pratiques pédagogiques et par sa lutte idéologique. Mais quel rapport exactement entre ces pratiques et cette lutte ? Dire que la lutte idéologique et politique s’exprime dans des pratiques pédagogiques alternatives, comme on l’entend souvent, c’est dire que ces pratiques engagent plus qu’une conception de la formation, de la culture, de l’enfant, etc. Elles engagent des choix fondamentaux de société.

Mais qui fait ces choix ? Une minorité d’enseignants constituent-ils une classe sociale porteuse d’une conception politique et idéologique de la société ? Les enseignants des mouvements pédagogiques exprimeraient-ils les aspirations éducatives des masses populaires. Qu’est-ce qui le prouve, et qui leur a donné ce mandat ? Les réticences des milieux populaires à l’égard de « l’éducation nouvelle » rendent pour le moins sceptique sur ce rôle de représentation des masses populaires par les enseignants pédagogiquement progressistes [2].

Quels intérêts de classe expriment donc les mouvements pédagogiques ? Pourquoi ne recrutent-ils pas dans les classes populaires alors qu’ils veulent promouvoir une éducation populaire ? Pourquoi s’adressent-ils presque toujours aux enseignants et fort rarement aux ouvriers, aux employés, ou encore aux élèves ? Bref pourquoi les mouvements pédagogiques sont-ils des mouvements d’éducation populaire et non des mouvements populaires d’éducation ? Et n’y aurait-il pas un rapport entre leurs difficultés à se développer et leur statut de mouvements socialement « flottants », c’est-à-dire non adossés à des forces sociales précises ?

Spécificités et limites

Je ne nie pas que les enseignants aient effectivement un rôle spécifique à jouer au sein d’un mouvement pédagogique. Mais au nom de cette spécificité professionnelle, les mouvements pédagogiques leur accordent un pouvoir d’orientation politique et idéologique. Prétendre à un pouvoir politique au nom d’une compétence technique, c’est de la technocratie. Technocratie ou usurpation de mandat, les enseignants exercent dans les mouvements pédagogiques un pouvoir qu’ils s’approprient au nom des classes populaires.

Cependant, cela ne signifie pas que, faute d’être un mouvement social d’éducation, un mouvement pédagogique n’ait plus qu’à se saborder. L’impact politique des pédagogies nouvelles est différent de celui de la pédagogie traditionnelle. Mais le problème politique fondamental n’est pas pour autant résolu. Certains enseignants y répondent par une objection : les forces sociales seraient présentes dans les mouvements pédagogiques par l’intermédiaire des enseignants qui sont aussi des militants politiques dans les partis, syndicats, associations, etc.

Une telle démarche représente effectivement un progrès. À cet égard, les mouvements pédagogiques remplissent en milieu enseignant une fonction d’interpellation politique d’autant plus importante que ces mouvements s’interrogent eux-mêmes de plus en plus sur leurs fondements politiques et idéologiques. Mais cette interpellation reste le fait d’enseignants et s’exprime le plus souvent dans une problématique propre aux enseignants.

En tant qu’enseignant militant, on pose par exemple le problème du Pouvoir, en oubliant que les rapports de domination ne sont pas vécus de la même façon dans les différentes classes sociales. On entend lutter dans ses pratiques contre l’échec scolaire, on met en place des démarches de construction du savoir par problématisation de situations, qui ont une véritable signification de classe, mais qui laissent dans l’ombre des questions plus difficilement intégrables à la problématique pédagogique : quels savoirs de classe les enfants apportent-ils à l’école, quels contenus transmettre pour armer politiquement les enfants des classes populaires, quelle signification le savoir transmis classiquement par l’école (même dans une autre démarche) présente-t-il dans nos sociétés ?

Pour un mouvement populaire d’éducation

La construction d’un mouvement populaire d’éducation est plus nécessaire encore en période de crise. Face à cette situation, les mouvements pédagogiques tels qu’ils existent actuellement sont de bien peu de poids. Il devient donc politiquement urgent de constituer un large mouvement populaire sur les problèmes d’éducation en posant en même temps, le problème de la fonction sociale de l’école et celui des pratiques pédagogiques quotidiennes. Les mouvements pédagogiques sont-ils capables d’impulser un tel mouvement ? À mon sens, c’est la question pédagogique et politique fondamentale.

notes:

[1Un mouvement pédagogique ? Pour quoi faire ?, initialement édité dans L’École émancipée, n°15, mai 1980 et reproduit dans Dialogue n°35.

[2Cela ne signifie d’ailleurs pas que les idées populaires sur l’éducation soient a priori progressistes.