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Peut-on être enseignant et entretenir de bons rapports avec la police sans « trahir » les enfants ou ceux qui nous les confient ?

Question que nous nous sommes posée dans l’établissement scolaire en discrimination positive où j’enseigne à Saint-Josse, au cœur de Bruxelles, lorsqu’une dame du personnel civil de la police locale de la Zone Nord a pris contact avec nous.
Que proposait-elle ? Un parrainage des élèves de sixième primaire par un agent de police volontaire pour cette mission. Estimant que nous n’avions rien à perdre en tentant l’opération, nous avons accepté en émettant une condition : que les élèves de la classe de cinquième primaire puissent y être associés (car nous travaillons beaucoup par degré).
Un inspecteur de police, néerlandophone, s’exprimant très bien en français, est donc venu se présenter aux élèves en classe. Nous avons découvert qui il était et quel était son rôle dans la police : officier de police judiciaire auprès du « service jeunesse ». Cela tombait particulièrement bien pour nous puisque nous avions affaire à un « spécialiste » des jeunes.
Au départ, très méfiants avant qu’il n’arrive (certains de nos élèves se vantaient de lui faire subir un mauvais sort), nos chères « têtes blondes » furent très déconcertées de voir paraitre un homme sympathique sans le moindre look « Rambo ». Après avoir parlé de lui et de ses missions, il a interpelé les enfants sur le rôle et les missions de la police. Imprégnés de séries télévisuelles américaines, les enfants ont sorti tous les poncifs possibles et imaginables sur les « keufs » avant de découvrir à quel point ils connaissaient mal les policiers belges et ceux de Saint-Josse en particulier, qui se présentent comme des personnes au service de la population, de TOUTE la population sans distinction de race, de sexe, de religion ou de tout autres critères.

« Cuisiner » pour traiter l’allergie

Jusque-là, cela ressemblait purement et simplement à de la propagande, si pas de la science-fiction. Au terme de la première rencontre, je me suis entretenu en privé avec l’inspecteur durant près de trois quarts d’heure, le « cuisinant » pour savoir quel genre d’homme se cachait derrière le personnage qui durant deux heures avait fait face à plus de quarante marmots, pour la plupart allergiques aux seuls mots de « police » et de « policier ».
Ayant, pour ma part, eu le sentiment d’avoir affaire à un honnête homme, et de son côté, lui, estimant que cela s’était bien passé avec les enfants, nous décidâmes de poursuivre l’expérience. Il est donc venu une seconde fois pour répondre aux innombrables questions que les enfants avaient préparées. Une troisième rencontre nous permit de visiter l’ancien « Musée de la Gendarmerie » devenu « Musée de la Police fédérale ».
Au programme, en plus d’une visite des salles sous forme de jeu, et d’un passage par les écuries, une démonstration d’un chien antidrogue qui excita terriblement les enfants par les prouesses qu’il accomplit devant eux. Je précise que cette visite correspondait à une demande des enfants. Une autre année, nous rendîmes visite aux pompiers... Cette année, ils reçurent une information sur le « racket » et la manière de réagir face à cette situation.

À l’école et dans le quartier

En un an, la vision que la plupart des enfants avaient de la police changea complètement. J’appris par la bouche d’enfants de l’école qu’ils connaissaient particulièrement bien cet inspecteur, car ils avaient été interrogés par lui dans le cadre de devoirs judiciaires demandés par le juge de la jeunesse (aucun cas de délinquance infantile, mais bien des risques de mauvais traitements au sens large).
Partisan de la prévention bien davantage que de la répression, cet homme nous aida à plusieurs reprises dans des circonstances difficiles tant pour les enfants que pour leurs familles, toujours dans le but d’éviter des drames avant qu’ils ne deviennent inévitables. Cela ne donna jamais lieu à une arrestation ! Avec beaucoup de diplomatie et de tact, l’inspecteur ou un (une) collègue prenaient contact avec les responsables légaux des enfants qui couraient des risques pour leur intégrité physique, intellectuelle ou morale.
Nous n’avons pas eu en face de nous un « faiseur de miracles », mais bien un « facilitateur » qui, par ses interventions intelligentes et modérées, nous aida à résoudre les problèmes de certains enfants ou à en atténuer la gravité. Je puis d’autant plus facilement en parler qu’il fut notre « parrain » durant plusieurs années avant que cette année-ci, il ne dût, à contrecœur, renoncer à ce rôle étant appelé à suivre de très près un établissement scolaire confronté à des problèmes de plus en plus sérieux.

Respect

Un autre inspecteur l’a remplacé. Le courant est très bien passé également, car bien que provenant d’un service tout à fait différent, c’est lui aussi un homme respectueux des différences, ou plutôt des personnes quelles que soient leurs origines ou leur statut social. Une relation de confiance et de respect mutuel s’est établie entre ces policiers et nos élèves. En participant ensemble à des activités, l’humanité de tous les intervenants s’est révélée, des rancœurs ont pu être dissipées.
Je devine les sourires hilares et les commentaires auxquels certains d’entre vous se livrent à la lecture de ces lignes tant la police peut avoir mauvaise presse et être considérée comme incompétente aux yeux d’un grand nombre de citoyens. Je ne porte aucun jugement sur la police en général, j’ai juste tenu à apporter ici mon témoignage qui ne concerne que deux policiers que j’ai côtoyés ou que je côtoie depuis plusieurs années et qui font, selon moi, leur travail très consciencieusement pour le bien d’enfants qui fréquentent (ou ont fréquenté) l’établissement scolaire où mes collègues et moi enseignons.
Tout comme nous, ils sont tenus de respecter des lois qui parfois les empêchent de travailler plus efficacement, mais cela fait partie du prix à payer pour vivre en démocratie et ne pas tomber dans l’arbitraire que connaissent bien des habitants de notre planète quand ils sont confrontés aux forces de l’ordre. J’ignore si j’aurais confiance en d’autres policiers comme en ces deux-là. Peut-être avons-nous eu beaucoup de chance dans notre école, mais il se peut qu’il en existe encore bien d’autres comme eux dans la police de vos communes.