Recherche

Commandes & Abonnements

Ghislain CARLIER enseigne la didactique de l’éducation physique à l’université et est également en charge du séminaire interdisciplinaire de l’agrégation. Il nous livre d’une part deux exemples de démarche dans ce séminaire et d’autre part des réflexions plus globales sur la formation des futurs enseignants telle qu’elle est organisée en Belgique francophone.

Images, contre-images et constructions

On commence le séminaire en mélangeant d’entrée de jeux les disciplines. Par table d’environ 6 étudiants, se rassemblent, par exemple, un futur professeur en français, un en physique, un en math, en langue moderne, en éducation physique, en religion. Chacun doit noter, individuellement et par écrit, les représentations qu’il a des enseignants qui sont en face d’eux. « Voilà ce que j’ai retenu d’important de mon cours de français. Pour moi, un bon prof de math c’est. Le cours d’éducation physique, qu’est-ce qu’il était chiant. Le prof nous faisait courir pendant tout l’automne en rue, ça n’avait pas de sens on bouffait les gaz d’échappement. Beaucoup d’élèves carottaient… » Ils s’envoient les uns aux autres les images des disciplines de leurs vis-à-vis, à partir de leurs expériences d’élèves dans le secondaire.
Ensuite chacun « réfute » ces images : personnellement, quand je suis en stage et que j’enseigne l’éducation physique, voilà ce qui se passe. Il raconte un évènement, un cycle durant lequel il a justement été très bon pour réaliser, avec ses élèves, un apprentissage particulier. Une séquence pédagogique dont il est satisfait. Il y a donc rectification des représentations à partir de l’expérience vécue.
Une fois que les étudiants ont fait connaissance en se disant comment ils enseignaient, chaque groupe doit construire un projet interdisciplinaire. Ils doivent choisir un thème à partir d’une liste de propositions : la visite des ascenseurs du canal du centre, comment améliorer l’hygiène alimentaire à l’école, accueillir sur le site universitaire une classe de néerlandophones et leur faire visiter les lieux typiques… Chaque étudiant réfléchit comment sa discipline peut aider à construire un scénario de projet possible à l’école ? Dans le cas d’une rencontre avec les personnes d’une maison de retraite, l’historien peut proposer aux élèves de recueillir les témoignages des personnes âgées à propos de tel ou tel évènement passé, le professeur d’éducation physique peut animer une séquence de danses folkloriques, ou de danses de salon à la mode « en ce temps là ».
Ce séminaire fonctionne assez bien sur deux plans au moins : celui de l’interaction puisque les profs sont amenés à travailler en équipe, chacun doit amener des outils, de la documentation, des idées, des concepts propres à son domaine. Ensuite, chacun est amené à s’intéresser aux disciplines des autres sur le plan des contenus et de la didactique : Comment un philosophe traite-t-il de la question de la liberté religieuse en Belgique ? Comment un prof de religion catholique respecte-t-il les convictions d’un musulman dans l’enseignement libre ? L’interdisciplinarité, à mes yeux, c’est regarder ensemble un même objet et contribuer à une réalisation qui implique les élèves.

Des métiers dans l’école

Un autre séminaire vise à immerger les étudiants dans une école pour les amener à faire, non pas de la didactique et de la pédagogie dans les classes, mais à observer comment cette petite ou moyenne entreprise qu’est l’école tourne. Ils partent à plusieurs, encore une fois de disciplines différentes. Ils ont pour mission de suivre la direction et s’intéresser à la manière dont les profs sont recrutés, ils étudient la stratégie de recrutement, pour des postes fixes ou des intérims, cherchent à comprendre les critères qui peuvent être valorisés dans un CV. Ensuite, ils vont voir le fonctionnement du secrétariat, de l’économat, la manière dont tournent les cuisines si on offre des repas à midi, l’organisation du travail des éducateurs. Ils observent comment l’école traite les problèmes d’absence, de retard, de disciplines, les modalités de sanction…
Ils suivent ainsi à la trace différents métiers dans l’école, pour voir comment fonctionne l’école en dehors de « enseigner et apprendre ». Ils vont aussi voir les ateliers dans les sections techniques et professionnelles. Beaucoup d’étudiants sont surpris de découvrir les performances des élèves dans ces sections, comme le pilotage de robots grâce à des commandes informatiques. Ces élèves qu’ils ont parfois fréquentés dans leur école, mais qui subissaient le mépris des « générales ». Là aussi des représentations peuvent bouger ! « Je ne savais même pas qu’ils apprennent tout ça dans les autres filières de notre école ! »

L’entonnoir des savoirs

« Pour bien enseigner le latin à John, il faut d’abord bien connaitre John, et bien connaitre le latin. » Cette phrase bien connue de John DEWEY montre deux exigences concomitantes et imbriquées dans la formation des enseignants. À l’université, on a l’habitude de dire qu’on forme des scientifiques qui connaissent les matières. Or un enseignant est quelqu’un qui doit aider l’élève à apprendre. Un bon enseignant est celui qui parvient à mobiliser toute une classe autour d’un apprentissage et à faire progresser, transformer les savoirs initiaux ou les compétences, telles, par exemple en éducation physique, l’amélioration de l’endurance, la réalisation d’une nouvelle figure en gymnastique acrobatique…
Je transmets à mes étudiants l’image de l’entonnoir des savoirs parce qu’elle leur permet de réfléchir au sens de leur métier et de modifier peut-être l’image qu’ils ont de leur rôle. Au-dessus (ou au dessous), on a les savoirs de références, les savoirs savants : la loi de BOYLE-MARIOTTE par exemple, la règle du participe passé, l’équation à 2 inconnues… mais aussi les savoirs culturels de référence : est-ce qu’un élève qui sort du secondaire doit absolument avoir entendu parler de Racine ? du courant surréaliste ? avoir appris à jouer au volleyball ?
Mais on n’enseigne pas l’équation à deux inconnues à l’école comme les chercheurs en laboratoire mettent au point les formules, on n’étudie pas la pesanteur comme mes collègues étudient ici la biomécanique de la marche en mettant en place des plateformes de forces pour étudier comment les appuis, la pesanteur s’exercent. Ce sont les programmes qui indiquent et organisent les savoirs à enseigner.
Ensuite, les savoirs à enseigner donnent lieu à des savoirs réellement enseignés. Pour différentes raisons, un enseignant est dans l’impossibilité de suivre les programmes à la lettre. Et ce n’est pas parce que le prof enseigne que les élèves apprennent. En bout de course, on a les savoirs réellement appris. Et ce savoir est évalué. Mais ce que j’évalue est une petite partie de ce que j’ai enseigné. Et encore une plus petite partie de tout l’entonnoir des savoirs.
Il reste encore à se poser la question si ce que j’évalue est ce que j’ai enseigné à l’école ou au contraire, si les élèves l’ont appris en dehors de l’école. Dans le cadre de l’éducation physique, comment puis-je tester conjointement les habiletés en basket du gars qui fait 1m90 et joue dans un club et le petit gros qui n’a jamais joué au basket. Ils sont bien sûr dans une situation totalement inégalitaire et je risque de ne tester que des compétences qui ne dépendent en rien de moi. Ce « détournement » est observable dans toutes les disciplines et devrait nous interpeler.

Archaïsmes

La mission de l’université est de coller au plus près de ce que les élèves ont besoin d’apprendre, qui est défini par les programmes, mais aussi de former des professionnels de l’apprentissage qui ont une connaissance approfondie des publics de l’école et des moyens appropriés pour « élever », mettre en ascendance les élèves.
En ce sens, l’agrégation, telle qu’elle est organisée aujourd’hui est un dispositif archaïque. En ce qui concerne la formation initiale des enseignants, la Belgique francophone a des retards cumulés sur plusieurs plans, à commencer par le fait qu’il y ait deux diplômes pour un même métier : AESI, AESS, respectivement agrégé de l’enseignement inférieur supérieur et agrégé de l’enseignement inférieur. A l’université, ce dispositif est « applicationniste » c’est-à-dire qu’il considère qu’il faut d’abord apprendre les disciplines de manière approfondie, et puis seulement après comment la pratiquer quand on l’enseigne à des élèves. Comme si, pour enseigner à des petits, il fallait moins maîtriser les savoirs disciplinaires et si, pour enseigner à des grands, la didactique et la pédagogie s’apprenaient sur le tas ! Organiser deux types d’écoles uniquement sur la base de l’âge des élèves est un reliquat de l’histoire qu’il faut remettre en question et dépasser au plus tôt pour aller vers un dispositif intégré qui se passerait dans un lieu d’excellence, que ce soit l’université, une haute école ou un lieu intermédiaire. Aucune institution en Belgique francophone n’est capable, à ce jour, de former des professionnels de l’apprentissage depuis la maternelle jusqu’en fin de secondaire. Il faudrait ici une réforme assez musclée, qui ait de l’ambition et qui se donne les moyens de ses objectifs.

Des langages et du rêve

J’ai encore envie d’ajouter que l’école aujourd’hui oublie qu’elle devrait faire rêver les adolescents… qui dès lors s’empressent de rêver ailleurs. Mais, pour ça, elle est bien trop abstraite et statique. Pour rêver, il ne faut pas être assis sur une chaise tout le temps. Dans notre culture cartésienne, on privilégie le langage verbal, l’apprendre à parler et à écrire, et le langage symbolique, mathématique et scientifique, mais on oublie le langage psychomoteur. Dans ce langage, l’école est totalement analphabète.
À ce propos, notre société propose aux jeunes deux heures d’éducation physique par semaine. C’est totalement à côté de la plaque. Oui, on y apprend à se développer d’un point de vue psychomoteur, mais tout prof qui fait parie du « corps » enseignant devrait être capable d’éveiller la psychomotricité des élèves. Comment, par exemple, si je suis prof d’anglais, à 14 h le vendredi après-midi, éveiller l’attention de mes élèves qui sont assoupis parce qu’ils ont mangé des frites, qu’ils ont bu de la bière au café du coin… Quels outils ai-je pour que mes élèves soient bien assis sur leurs ischions, avec le tronc vertical, une respiration ample ? Il existe des tas d’exercices inspirés du yoga qui peuvent en quelques secondes aider les élèves à décompresser, respirer, se recentrer… Si je suis prof de français et que je choisis de faire de l’expression verbale debout avec mes élèves, comment vais-je faire attention à leurs appuis, comment vais-je travailler la gestualité, réfléchir à l’utilisation de gestes plutôt angulaires ou plutôt arrondis ? Dans l’enseignement professionnel, la manipulation d’objets est aussi un élément capital : il y a une gestualité particulière qui suppose des tours de main pour chaque métier, comme porter un plateau dans l’horeca.
Comment ajouter ce langage à ceux qui ont la cote à l’école ? Que peut-on faire avec ces adolescents pas toujours bien dans leur peau parce qu’ils n’ont pas tout intégré des changements de leur corps ? Cela fait partie des compétences d’un prof, de tous les profs et pas seulement du professeur d’éducation physique sur lequel on se débarrasse de toutes ces questions. On gagnerait à être globaliste ici, de même qu’un prof de math corrige les fautes d’orthographe dans les copies parce que ça fait partie des choses qui sont convenues d’apprendre.