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Face à l’hétérogénéité de ma classe, il faut le tenir ce postulat du Tous capables. J’ai décidé de mettre en place un portfolio pour rendre visibles les réussites de chaque élève et avoir un support pour permettre les échanges avec les parents.

C’est la rentrée. Je retrouve ma classe maternelle : les enfants ont entre trois et six ans. Certains se revoient avec bonheur, d’autres découvrent la classe avec curiosité, d’autres pleurent. Les parents sont là, un peu comme les enfants : à l’aise, bien présents, intimidés, discrets, confiants, émus, inquiets…
La maman de Guillaume accroche soigneusement le manteau de son fils. Soraya dépose son cartable dans l’armoire, dit au revoir à sa sœur et s’installe à table pour dessiner, comme elle le fait depuis deux ans. La maman d’Anya me sourit, son papa m’explique que les trajets sont difficiles, que sa femme va accoucher, il espère qu’Anya pourra prendre le bus scolaire. Gwenaël vient de la garderie accompagnée d’une accueillante et découvre la dinette avec fracas  !
Le décor est planté : l’hétérogénéité va au-delà des différences d’âge de la classe verticale. Tous capables  ? Capables de quoi  ?
Bienvenue à chacun avec son histoire personnelle  ! La mienne, c’est celle d’une institutrice fraichement rentrée des rencontres pédagogiques d’été, nourrie de sa ration annuelle d’échanges et de réflexions quant à la dimension politique du métier.
Avec toutes ces différences, il s’agira que chacun puisse avoir sa place, vive des occasions de se dépasser pour pouvoir être fier de soi et que sa famille puisse l’être aussi.
Une idée germe : mettre en place un portfolio.

Petit retour en arrière : aout 2016

C’est le moment de quitter le rythme des vacances et de rejoindre un groupe de travail réuni par CGé pour plancher sur le tronc commun. Il doit être amorcé dès la maternelle. Le défi me semble de taille  ! Quid des savoirs, des outils, des pratiques et de l’évaluation  ? Quels sont les enjeux  ?
Concernant l’évaluation, Michèle Masil, directrice d’une école fondamentale, nous présente le portfolio qu’elle a mis en place dans son établissement. Au départ, il s’agissait de remplacer le bulletin en primaire et, vu les effets bénéfiques, il a également été mis en place dans les classes maternelles. Cela titille mon intérêt.
Je ne suis pas la seule à être séduite par cet outil : dès la rentrée, la conseillère pédagogique du PO et la directrice invitent l’équipe à envisager sa mise en place dans notre école.

Nouvelle rentrée : janvier 2017

Le premier trimestre est derrière nous. La maman de Guillaume regarde son petit garçon accrocher son manteau. Soraya entre seule dans le vestiaire, elle retire sa boite à tartines et sa gourde de son cartable et va dessiner. Anya arrive seule après un trajet dans le bus scolaire. Gwenaël joue à la dinette avec des copains, mais c’est sûr, ils la rangeront ensuite  !
Mêmes enfants, mêmes parents, même moi…, mais quel chemin déjà parcouru  !
Le moment est venu de faire un arrêt sur image, de concrétiser cette idée de portfolio qui permettra à chacun de mettre en avant ses progrès, ses défis relevés, ses fiertés. La visite avec mes collègues de l’école de Michèle me donne l’élan pour me lancer.
Je reviens à mon but initial en accord avec les valeurs qui me guident : renforcer la confiance en soi, en l’école, en la famille dans un souci de plus d’égalité.
Dans son portfolio, chaque enfant aura l’occasion de pouvoir mettre en avant ses forces et ses qualités tant dans ses relations en classe que dans ses apprentissages. Il pourra exprimer des émotions et revenir sur des apprentissages tout en me dictant un texte en lien. Chaque enfant pourra aussi se donner et énoncer un défi pour l’avenir.
Je présente le projet : «  Grandir dans la classe et à l’école, c’est un long chemin. Chaque fois que nous faisons un pas, nous pouvons nous réjouir et ressentir de la fierté. Depuis la rentrée de septembre, il y en a eu des pas. Nous pouvons prendre le temps de nous rappeler ce que nous avons appris, ce qui nous a fait grandir dans le but de partager notre fierté avec les gens que l’on aime. Dans certaines classes, dans certaines écoles et même dans certains lieux de travail, des enfants et des adultes réalisent un portfolio dans lequel ils écrivent, dessinent, construisent, présentent des photos de ce qu’ils ont eu du bonheur à réussir même si c’était difficile. Ensuite, ils le présentent à leurs parents ou à des gens à qui ils ont envie de montrer qu’ils sont fiers de ce qu’ils ont appris. On appelle cela un portfolio.  »
Les enfants sont partants : l’idée d’accueillir les parents dans la classe suscite leur enthousiasme  !
Ils me dictent une invitation. Lors du conseil de classe, nous discutons de trois propositions liées à l’évènement : préparer des gaufres pour le gouter, présenter un diaporama de moments de classe et décorer les tables avec des nappes et des fleurs en papier.
J’avais la volonté de créer du lien avec toutes les familles, l’organisation de l’évènement se précise. Deux enfants présenteront leur portfolio durant la même tranche horaire (20 minutes) à deux tables différentes. Je serai présente pour accueillir les familles et soutenir les enfants dans leur présentation.
Les parents relais sont partants pour m’assister. Lors de deux réunions, nous définissons leur rôle : accueillir les familles après le temps de présentation du portfolio par leur enfant. Ils assureront également le déroulement du gouter et du diaporama. La date est fixée au vendredi 10 mars, de 15 à 19 heures.
À la suite de l’invitation, les parents s’inscrivent dans une tranche horaire qui leur convient. Parallèlement, le travail des enfants se met en route. La présence d’une stagiaire me donne davantage de disponibilité pour accompagner chacun dans ce travail d’arrêt sur image sur le chemin parcouru.
Je parle aux enfants en termes de petits et grands pas en consultant les photos et les réalisations personnelles ou collectives. Nous passons en revue les règles de la classe, les ateliers, les souvenirs ainsi que les envies d’essayer...
En duo avec moi, sous forme de dictée à l’adulte, les enfants énoncent leurs messages que je transcris et qu’ils illustrent par un dessin, une aquarelle, une réalisation ou une photo trouvée dans une banque de photos de la classe.
Une fois ce travail terminé, le but ne sera atteint que si chaque enfant peut le présenter à sa famille, dans la classe. Mon expérience m’a appris que les rencontres à caractère festif, en petit comité, avec une présentation de photos et des spécialités culinaires préparées par les enfants avaient le pouvoir d’amener un maximum de parents à l’école.

Le jour J : 10 mars 2017

Les tables sont mises, le diaporama à projeter dans le salon de la classe est prêt, les portfolios sont faits… et les parents sont là.
Deux par deux, les enfants accompagnés de leur famille arrivent. Je rappelle brièvement le but du précieux document : présenter à ses proches ses forces et ses fiertés. J’aide l’enfant si nécessaire.
Le gouter se passe un peu plus loin et pour voir le diaporama présenté sur le mur, il faut aller dans le fond de la classe. Étape par étape, les familles entrent progressivement dans l’univers de leur enfant : certains sont à l’aise car ils le connaissent  ; d’autres le découvrent. Dans le salon où le diaporama est projeté, certains se sentent tellement bien qu’ils s’y installent, et me voilà confrontée à devoir gérer le bruit dû à l’ambiance décontractée...
Les enfants ont eu une belle occasion de vivre le tous capables. Pour les enfants en difficultés, ce portfolio, c’est le refus de l’étiquette et la preuve d’un meilleur possible à travailler. Un enfant régulièrement agité face à la règle Je respecte l’ambiance sereine de la classe a pu exprimer Je suis calme quand je regarde un livre. Et si je suis capable d’être calme dans telle circonstance, je peux certainement l’être dans d’autres.
C’est aussi le moment de prendre du temps pour se situer face aux enjeux de l’école, ses règles, ses apprentissages, ses codes. On travaille la confiance en soi en énonçant ses forces, en parlant de soi par rapport à soi-même et non par rapport aux autres. Certains enfants ont du mal à parler du positif. Il s’est souvent avéré plus facile de trouver des idées de défi. Je dois aussi souligner la difficulté pour certains de s’exposer au regard des parents.
Du côté des parents, l’expérience s’est révélée positive : chaque famille est venue  ! Cette présentation a créé du lien et elle a permis aux familles de prendre conscience que l’école maternelle n’est pas une école occupationnelle, mais qu’elle a un rôle prépondérant pour l’émancipation de l’enfant.
Enfin, ce travail m’a permis d’accorder des moments individuels à chacun lors de la préparation et de la présentation du portfolio.

La suite

Je pense que les buts que je m’étais fixés sont atteints, mais cela n’a pas été simple et ça soulève des questions.
La mise en place de cette innovation m’a demandé beaucoup de travail et d’énergie. Les rencontres individuelles avec chaque enfant, les dictées à l’adulte demandent de la disponibilité.
Face à la réserve de certaines familles, je devais faire preuve de diplomatie, d’optimisme et de stratégie pour une participation de tous. Il me semble essentiel de rappeler que l’un des buts principaux de ce projet est la volonté d’une école plus égalitaire et que la participation de tous est une des conditions à viser.
Que faire quand un enfant, envahi par ses émotions, n’entre pas dans le jeu alors que ses parents sont en attente  ? Cela s’est produit pour deux enfants  !
Autre point de vigilance : on peut trouver, sur internet, une variété de portfolios à destination des classes maternelles  ; n’ont-ils pas souvent des allures de bulletins  ? Mon objectif d’estime et de dépassement de soi n’a rien à voir avec des smileys, des feux verts ou rouges à mettre en lien avec une liste de savoirs ou de comportements à atteindre.
Pour terminer, je dirai simplement que le portfolio est un projet à vivre. Pas de construction sans expérimentation, sans réajustement. Mais, c’est sûr, je poursuis avec de nouvelles pistes à concrétiser  !