Recherche

Commandes & Abonnements

Au sein de l’Éducation nationale, en France, je travaille dans un service à qui il est demandé de faire de l’accompagnement informatique pour aider les enseignants du primaire à utiliser un Espace Numérique de Travail (ENT). Cet article décrit quatre situations/problèmes liées à l’utilisation de l’informatique en classe.

Un ENT est un site accessible via Internet. Il regroupe plusieurs outils collaboratifs (agenda, blog, mini mails...) destinés au travail en classe, par l’enseignant ou par les élèves. Il est réservé à des utilisateurs qui ont un compte et un mot de passe. S’il en est décidé ainsi, les parents d’élèves peuvent disposer aussi d’un accès.
Le travail avec un ENT s’organise en individuel ou en groupes, à l’école ou à la maison.
Il existe une petite dizaine d’ENT dédiés à l’éducation, chacun a ses particularités. Celui qui est installé dans la ville en question, en plus des outils de base, dispose d’un catalogue de sites ressources d’Internet qui doivent répondre à des critères de sérieux et de qualité.
C’est donc suite à la mise en place, il y a trois ans, d’un dispositif informatique complet (ENT et ordinateurs), dans toutes les classes de la ville, que nous avons été sollicités pour accompagner les enseignants dans leur démarche d’appropriation.
Certains collègues débutent, d’autres sont utilisateurs du numérique depuis des années. Nous avons fait le choix de proposer plusieurs thèmes et de ne pas faire de cours magistraux, mais des ateliers pratiques de 3 heures chacun. C’est indispensable pour gérer la diversité des attentes et parfait pour tirer parti de l’hétérogénéité des participants.
Donc, avec une collègue, nous nous rendons 2 fois par semaine dans la ville en question pour travailler par thème avec des regroupements de 5 à 20 instituteurs, sur leurs heures de formation.
Après une année entière d’exercice, voici les principaux points dont il m’a semblé indispensable de porter témoignage.

Trop de problèmes d’appréhension

Premiers pas dans le vrai monde des écoles primaires, et premières déconvenues : si 97 % des enseignants disposent d’un ordinateur personnel, ce n’est pas pour un usage professionnel.
Premières rencontres avec les groupes d’enseignants ; je prends systématiquement 10/15 minutes pour écouter chacun/chacune. Au début, la parole est difficile, les expériences sont tellement diverses que personne n’ose comparer ses blocages. Être ou ne pas être incompétent... Je rencontre encore et toujours cette culpabilité omniprésente et infondée : « Et si les autres me trouvent nul (le) ? »
Certains annoncent la couleur dès le départ, avec humour, avec amertume, mais toujours avec fatalisme : « De toute façon, je suis nul (le) ! » Mais comment des professionnels diplômés et cultivés peuvent être mis en échec par un outil ?
En tant qu’enseignant et informaticien, je ne peux pas laisser faire ça !
Ce problème me semble extrêmement intéressant sur le plan socioprofessionnel. Les attentes du « numérique », portées par les médias et s’appuyant sur des images de gamins surdoués, mettent à mal le modèle prof/élève et la place de chacun. Cela génère autant de frustration que de sentiment d’incompétence.
Je démontre donc, en mettant l’atelier en place, que tout ingénieur que je suis, je ne mets jamais moins de 5 minutes à démarrer un poste et que leurs 6 ou 7 minutes sont tout à fait honorables.
Ce qui n’est pas correct, c’est qu’un outil mette autant de temps à être opérationnel, preuve s’il en faut de l’immaturité de l’objet.
Cette appréhension est tout à fait justifiée par les manquements de l’outil, mais les causes de sa disproportion sont à travailler.

La question du temps supplémentaire

Autre questionnement rencontré systématiquement, l’importance du « temps supplémentaire » demandé à la mise en route d’activités autour du numérique. La question est tout à fait fondée : un nouvel outil doit apporter son lot de facilités ou d’avantages incontestables.
Pour y répondre ensemble, au cours d’une séance, j’organise un atelier d’une demi-heure. J’utilise un retournement de la question : à quelles conditions et comment l’informatique peut faire gagner du temps à l’enseignant, mais aussi aux enfants dans leur parcours scolaire ?
Voici une synthèse des résultats.
Pour les enseignants :
Est-ce qu’un enseignant crée tous ses cours, tous ses supports ? Non, bien sûr ! Il sait identifier les supports et les ressources préexistants, les adapter pour les utiliser dans le cadre de séances issues de modèles eux aussi déjà éprouvés, en fonction de situations similaires, bien qu’uniques à chaque fois.
Le numérique apporte le partage, l’échange, la comparaison de tous ces éléments, à une échelle infiniment plus riche que l’équipe locale.
Le numérique apporte aussi la possibilité de disposer d’une trace de ce qui a fonctionné (ou non) avec des commentaires associés au document, que l’on peut retrouver d’une année sur l’autre.
Avec un peu d’entrainement, on gagne du temps à :
trouver une illustration, une vidéo pour compléter un cours ;
comparer nos besoins et ceux qui ont conduit à produire ces objets précédemment ;
les adapter, les mettre en forme, les mettre à disposition des élèves ;
les retrouver un an après (c’est du vécu !) pour les mettre à jour ;
diffuser nos créations sur Internet pour les partager ;
chercher comment faire ce que nous ne faisions jamais avant.
Pour les enfants :
Je précise bien que nous parlons de ce qu’apporte le numérique et ou l’informatique qui puisse faciliter leur métier d’élève ?
Il apparait très vite que les élèves disposent souvent de nombreux savoirs faire.
D’où la question : « Comment les élèves apprennent ils plus vite à se servir de leur smartphone que leur enseignant ? »
À chaque fois, j’évoque le « secret des informaticiens » : la communication entre pairs.
Les élèves apprennent-ils tout seuls à se servir de leur Smartphone ou d’un nouveau jeu vidéo ? Non, les échanges avec leurs camarades sont constants.
Une des réponses à l’appropriation rapide des outils par les élèves passe par la prise en compte de l’apprentissage collectif.
Il y a aussi plusieurs années que nos collégiens ont découvert l’intérêt du mail pour échanger problèmes et solutions. Les Anglo-saxons font aussi travailler leurs élèves en groupes, au sein de la classe, avec un certain succès.
Ce sont là quelques exemples des « gains de temps » constatés. Il est évident que la plupart des « pertes de temps » pourraient être réduites par des échanges plus nombreux sur les pratiques entre enseignants.

Publication d’un blog

Parmi les ateliers qui ont eu du succès, la constitution d’un blog est revenue très souvent.
Publier répond à plusieurs compétences : s’exprimer, s’engager, communiquer... C’est un axe fort de la pédagogie Freinet, un moyen apprécié de la communication en et hors la classe. Mais les obstacles sont là encore plutôt nombreux :
Difficultés techniques (comment « redresser » un film pris en travers en classe verte), comment synchroniser le son et l’image, assembler des photos, etc.
Difficultés d’identifier le bon support, le bon site où déposer le travail effectué.
Il y a aussi les aspects légaux : ai-je bien toutes les autorisations d’utilisation de l’image des enfants (par leurs deux parents), dois-je flouter les yeux, les logos sur les bonnets, ou rien ? Puis-je diffuser le travail sans restriction d’accès ?
Et des aspects techniques encore. J’ai tout bien fait en « Flash » mais les Apple ne peuvent pas le lire. Que faire pour les familles ne disposant pas d’Internet ?
Puis les aspects pédagogiques : comment expliquer tout le travail réalisé, exprimer les liens avec les compétences attendues et comment évaluer quoi ?
Et puis quelles vont être les réactions des parents, de l’inspection ?
Le constat partagé de la complexité de la question ne peut trouver de réponse en un seul atelier... sauf si on ajoute un peu de travail personnel préalable (classe inversée ?), beaucoup d’échanges entre pairs, et après un atelier pouvant gérer une problématique systémique (type Éducation Nouvelle). C’est une piste de travail pour l’année prochaine.

Ateliers pour trouver des ressources

Une large part des ateliers était prévue pour la formation à l’utilisation des ressources en ligne, disponibles sur Internet à destination des enseignants et des élèves. L’ENT que la ville a acheté pour ses écoles dispose d’un outil « ressources », facilitant l’accès à des sites utilisables par les enseignants, choisis pour leurs qualités éditoriales, et respectant de nombreux critères (pas de publicité, suivis techniquement...). J’ai constaté que plusieurs difficultés étaient rencontrées.
La première est l’identification des sites en question. Pour reprendre une expression entendue, « On a que le choix de l’embarras… » : peu de personnes savent se servir des moteurs commerciaux comme Google, beaucoup ignorent le travail des documentalistes sur ces sujets et, très souvent, la qualité des choix proposés décourage toute recherche « à l’aveugle ».
Nous avons fait le choix de présenter deux ou trois sites, très riches, et de compléter par un atelier d’une heure sur la façon de déterminer les critères de recherche, à les utiliser pour établir une grille. Le plus gros problème rencontré a été surprenant ; comment chercher ce dont on ignore l’existence ?
Le second problème relève de la linguistique : comment rechercher en utilisant le langage d’Internet ce que nous nommons avec notre propre jargon éducatif ?
Troisièmement, comment imaginer et trouver les richesses de cette grande partie d’Internet qui n’est pas visible par Google, mais uniquement à travers des recherches au sein de certains sites ?
Prenons par exemple les documents des archives de la télévision. Si vous cherchez une vidéo sur la bière dans Google, l’Ina française apparait, après bien des sites commerciaux, mais pas la Sonuma (organisme belge de conservation des archives vidéo). C’est bien dommage, car c’est une source de documents vidéos très intéressante...

Problème d’usages informatiques pour tous, du débutant au confirmé

Nous avons pu voir que, quel que soit le thème de l’atelier, les collègues rencontrent des freins à l’usage de l’informatique, et ce à tous les niveaux.
Il est indispensable et possible de trouver des réponses à ces situations d’échec.
À un nouvel outil correspondent de nouvelles habitudes. La solution à tous les petits « bobos » informatiques pourrait bien être l’échange, le partage bienveillant entre pairs, la construction collective d’un mode d’emploi. Après tout, des sites entiers y sont consacrés.
Il avait été envisagé de faire des tutoriaux, des fiches d’aide pour l’usage de telle ou telle ressource/logiciel, mais les attentes ne sont pas là. Toutes les questions essentielles, préalables à l’usage serein de l’outil numérique ne sont pas techniques. La coconstruction de nouvelles réponses à ces questions passe par des ateliers, des échanges « pour de vrai » comme diraient les enfants. 