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Dans nos n° 199, 200, 201, nous avons présenté les différentes étapes d’un projet d’année, travaillé en collaboration avec la Monnaie, par toutes les sections d’une école secondaire d’enseignement qualifiant. Il restait à être présente au défilé-spectacle des 19 et 20 mai, aboutissement d’un intense travail d’année, avec acteurs multiples mêlant des mondes différents.

Salle Fiocco à la Monnaie. D’emblée, je retrouve ce qu’on m’a dit et montré du décor, en 6e professionnelle décoration : le damier, image des contrastes, arrangé au sol, son élévation vers le haut, en tissu qui fait à la fois dôme et entrée de tente, la disposition en biais, volontaire, pour couper les angles attendus… Le thème tolérance/intolérance posé là en termes de nécessaire décalage, sorties de cases, arrondis de cases, en contraste noir/blanc, avec grisés aussi et lettres des mots qui disent le thème. Émeline MANIERE, élève de cette classe de déco, en parle si bien dans son texte écrit pour le programme.
En attendant le début du défilé, un élève en stylisme me dit qu’il n’a pas encore vu ce que donne sa création finie, même s’il a eu divers contacts avec les réalisatrices de 6e professionnelle habillement. Il attend donc de la voir là sur scène. « Être dans la salle de la Monnaie, c’est un plus pour notre travail et pour l’école », dit-il.
C’est l’heure. Une responsable du programme Education through the arts [1] introduit ce temps en parlant de « moment fragile et fort », à la fois parce qu’on connait la force des efforts réalisés et qu’on est dans le suspens de l’aboutissement.
Le directeur de l’école évoque le pont entre les deux institutions, la réflexion philosophique de toute une année à propos de tolérance et intolérance dans les divers cours et le fait qu’« ici, tout est symbole : décor, maquillage, coiffures, textes, jeu scénique ». C’est bien ce qui est le plus palpable et le plus beau : un autre langage ici que celui des seuls mots. Un langage fabriqué par ces jeunes avec leurs professeurs, en tissu, boutons, matériaux des décors, couleurs des maquillages, sculptures des cheveux, aménagements de scènes, déplacements. Du symbolique dans le qualifiant ! Un possible peut-être trop ignoré de ceux qui ne connaissent pas ces sections. C’est aussi le mariage de l’école et du théâtre, du technique et de l’artistique, des jeunes et des pros, qui conduit à ce symbolique, à tout cet ensemble, comme langage.

Mises en scène

Vingt-sept parties de ce défilé donnent à voir des mannequins, surtout filles, un peu garçons, tous élèves de l’école, porteurs alternativement de créations très originales et audacieuses dans leurs formes et matériaux, en lien avec le thème, et de réalisations plus classiques, en lien avec les programmes de la 3e à la 7e professionnelle et technique (jupes, vestes, sacs, training, teeshirts…).
« Mettre en scène » prend ici tout son sens et sa valeur. De mon passage dans les classes, je retenais l’image d’élèves appliqués à la machine, à un postiche, à un dessin technique, somme toute comme dans toute école, du travail dans son quotidien banal(isé), méconnu en fait, tant celui des élèves que celui des enseignants. Voilà qu’il est mis en scène. Comme mode de socialisation des apprentissages, c’est fabuleux : le sac fabriqué en 3e, les jupes d’une autre année, les vestes, les vêtements d’enfants, si bien portés, entourés de lumière et de musique, élevés en fait.
Une mise en valeur propre aux sections de l’école, habituelle sans doute, mais qui pourrait être métaphore d’une valorisation possible de talents et de travail. «  Sur scène, les vêtements donnent autre chose », dit Madame ENNASSIR, professeur d’habillement, « et quand je vois ces résultats, je suis fière de notre travail. ». Mis en scène, ces vêtements, leurs couleurs et leur sens, deviennent porteurs d’histoire : les harmonies et les contrastes et les ambiances disent quelque chose du thème retenu, chacune des vingt-sept parties devenant petit tableau paisible ou secouant : tableaux de printemps ou de neige, tableaux de rencontres et d’évitements.

Mises en histoires

« Vous pourrez percevoir peut-être en vous s’il n’y a pas encore l’une ou l’autre pointe d’intolérance », disait le directeur dans son introduction. Les allures et les maquillages prononcés des genres gothiques ou punks, les coupes et découpes inhabituelles de certains vêtements, peuvent en effet venir bousculer nos pans de convenu. Comme pour nous en dire quelque chose, ce sont des blouses à motifs de fleurs qui viennent circuler entre le plus agressif du noir et des cheveux en crête. On disait donc «  symboles »… Et la voix off d’ajouter : «  Pourquoi tu me regardes ? Me jugerais-tu sur mes vêtements ? »
Se promène alors une jeune fille en robe à collerette faite de pinceaux. Les traces de toutes sortes de couleurs qu’ils ont peintes sur le reste de la robe blanche éveillent l’évocation de l’autre, des autres, du contraste aussi avec tout le noir. Et la voix off de dire encore : « La paix, ça commence en vous, la paix, ça commence en nous, entre nous, la paix, ça commence… la paix pour nous tous. » Et repassent encore les garçons aux parapluies rouges et noirs, découpés de diverses façons dans leur toile, et d’autres parapluies, dépositaires ou boucliers pour mots du noir et mots du rouge, de mort, d’amour, découpés en blancs et disséminés sur le haut de ces parapluies.
Viennent ensuite de hautes, carrées et rondes boites, montées sur roulettes, poussées par les régisseurs qui, d’ailleurs, les ont fabriquées. Il en sort, déchirant un rideau, des poupées. « Elle a souffert d’intolérance, elle s’enfermait, elle a su surmonter ses peurs... », dit une voix off. Cette phrase et d’autres ont été prises dans les productions antérieures des élèves, en mots celles-là.
Les dits « régisseurs » sont les élèves de 6e professionnelle décoration. Ils ont tenu leur rôle tout au long du défilé. Vêtus de noir, masqués de loups noirs, ils ont été acteurs de l’ombre, plaçant, déplaçant, accompagnant accessoires ou personnages... presque souffles de et dans leurs décors.
Parmi tant de réalisations, il en est qui frappent pour leurs trouvailles tant dans l’idée que dans la réalisation. Je pense à ce vêtement qui va par deux, deux robes, deux mannequins : genre de chasuble grise sur laquelle sont appliqués une série de grands masques à l’aide de bandes velcro. Un des deux mannequins détache un à un les masques de la robe de l’autre, pour les poser sur la sienne, y faisant un autre effet parce que, de la langue des masques, est tirée un foulard rouge flottant souplement.
Avant le final, deux tout beaux moments encore : le défilé de vêtements aux lignes d’ailleurs, Afrique, Sahara... le tout enveloppé dans un Summertime très chaud chanté en Swahili et cette sorte de princesse de la lumière à la large jupe piquée de rectangles miroirs, évoluant dans le récit de celui qui a voulu dessiner la lumière et qui dit entre autres : « Sans ombre, on ne peut pas dessiner la lumière. », ce qui convient au dessinateur, au vêtement et aussi aux penseurs à propos de tolérance/intolérance.

Mises en perspectives

Deux rencontres d’après défilé ajoutent au corps du spectacle : une ancienne élève parle de tout le travail nécessaire pour arriver à de tels résultats, parle de discipline, de recherche, de créativité. Pour elle, la discipline, c’est une question de patience, de tenir jusqu’au bout, de concentration, d’acceptation de conseils et de critiques. « Quand on a cette discipline, dit-elle, on peut travailler des nuits, avoir mal au dos... c’est l’envie et le beau résultat qui comptent alors. » Et d’ajouter combien elle a appris des bases dans cette école, eu envie de se perfectionner par d’autres formations et eu la possibilité, entre autres grâce à cela, de travailler pendant plus de quatre ans dans la grande maison de couture, Nathan.
Et Julie CHEMIN, la coordinatrice artistique, collaboratrice de la Monnaie. C’est elle qui s’est occupée de la bande-son. Une bande-son qui pouvait surprendre et les jeunes et les enseignants : Summertime du Porgy and Bess de GERSHWIN, un de ces airs qui connait des tas de versions parmi lesquelles Julie a choisi 45 interprétations pour le défilé. Cette simple idée de trouver comme un tas de « réponses » possibles à une même question, via ces versions blues, reggae, opéra, swahili et autres d’un chant, c’est un langage de plus, un symbole de plus. La musique n’a pas servi à faire marcher convenablement les mannequins, elle a été là à part entière, laissant les jeunes trouver leur tempo et la musique raconter son histoire. Julie a rappelé son cheminement avec élèves et enseignants, comment elle avait rassemblé les idées de toutes les classes avec son collègue technicien de la Monnaie, Jacques VANSLEMBROUCK, et des enseignants, comment elle avait puisé dans toutes les images, productions, idées des jeunes pour faire ses choix de musiques. Elle relève le rapport des jeunes au son, les façons différentes d’entendre selon sa position d’artiste ou de concepteur de défilés et les dialogues riches, mais pas toujours faciles, qu’elle a eus à ce sujet avec les jeunes et les enseignants.
Il me semble, au bout de cette saga, avoir perçu combien la collaboration entre des acteurs artistiques et techniques de la Monnaie et une école où s’apprennent les métiers de styliste, de réalisateur de vêtements, de décorateur, d’esthéticien, de coiffeur pouvait mener au-delà du courant et du connu de ces métiers.
En plongeant dans le thème d’année de la Monnaie, les élèves entraient aussi dans des façons de porter un regard personnel sur le monde, pouvaient développer plus avant leur esprit créatif et développer un jugement esthétique et critique, et n’être plus seulement « pris » dans les mots réducteurs de manuels ou d’exécutants.

notes:

[1« Une série d’actions éducatives qui visent à rendre l’opéra, et plus largement l’art, accessible tant intellectuellement que financièrement aux divers intervenants du monde éducatif : enfants, adolescents, instituteurs, enseignants liés à l’enseignement maternel, primaire, secondaire, supérieur. », extrait du programme du défilé.