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Depuis le mois de septembre, l’Antenne 110, une institution d’orientation psychanalytique pour enfants autistes et psychotiques travaille en partenariat avec l’École Escale1 qui relève de l’enseignement spécialisé. L’Antenne a aménagé une classe tout en haut de sa maison. L’École Escale [1] parait, à première vue, n’être qu’un nom donné à un local, sauf que…

Charlotte Lahousse et Sandra Ruchard

Pendant des mois, l’équipe s’est préparée à cette collaboration. La direction m’a présentée et a insisté pour qu’on m’appelle Madame Sandra. À l’Antenne, ils étaient plutôt allergiques aux Madames, mais cela semblait être une évidence : la dame avec son tablier d’école, ses cheveux au carré, ses lunettes et son grand sourire, c’est Madame Sandra.
L’École Escale est un entredeux pour ces enfants déscolarisés, entre l’école à plein temps et une prise en charge exclusivement institutionnelle. Nous travaillons avec les blessures de chacun. Certains élèves ne viennent qu’une fois à l’école sur la semaine, ils goutent aux apprentissages scolaires, se familiarisent avec le matériel, découvrent un autre discours. D’autres viennent plusieurs fois, le rythme s’installe, les demandes se précisent, les savoirs se constituent. L’important est que chacun puisse s’inventer sa place d’élève.

À deux entredeux

Je dis nous, car je ne suis pas la seule adulte à l’école : une intervenante de l’Antenne, Charlotte, participe aux moments de classe en tant qu’élève. Je m’adresse à elle comme je m’adresse aux enfants, enfin pas tout à fait… Nous triangulons la relation élève/enseignant pour aider l’enfant à affronter des demandes scolaires vécues parfois comme dangereuses.
Charlotte à l’Antenne n’est pas la même que Charlotte à l’école. Elle est une parmi eux, soumise à faire les mêmes exercices, les mêmes erreurs, à poser les mêmes questions.
Charlotte se souvient du premier jour d’école : « Je me demandais quelle place je pourrais occuper. Ce local de trois mètres sur deux me paraissait tout petit. Il y avait quatre enfants, moi-même et Madame Sandra. Le nom de chacun, sauf celui de Madame Sandra, était inscrit à une place. Tout le monde s’est assis là où son prénom était inscrit, comme par évidence. Étonnée, j’ai constaté que les enfants adhéraient aux semblants instaurés par l’école. La madame d’école se repère parmi les autres adultes par sa tenue vestimentaire (port du tablier), par son appellation (je me fais appeler Madame) et par son discours (je tiens un discours scolaire). Cela différencie nettement l’école de l’institution. Comme il y a, derrière chaque intervention, la position de l’intervenant, celle qui fait qu’un travailleur réagit différemment qu’un autre. »
Lorsque Charlotte nous accompagne à l’école, quatre enfants sont inscrits : Vladimir, Barbara, Luis et Rachelle. Chacun a une logique et des difficultés qui lui sont propres, un rapport au savoir singulier. Il nous faut donc inventer, nous adapter, surprendre, théâtraliser, chacune dans notre rôle.
Vladimir, cinq ans, s’est beaucoup appuyé sur Charlotte. Son parcours scolaire a été très chaotique. Il a pu rester dans un enseignement ordinaire grâce à de nombreuses aides, mais l’entrée en primaire n’a pas pu être envisageable. Il arrive l’esprit grouillant de savoirs, de questions et de curiosités, le tout entravé par des difficultés de motricité fine très importantes ; de plus, ne pas savoir peut complètement l’anéantir. Comment nourrir cette soif d’apprendre tout en n’étant pas confronté de manière sauvage à ses propres incapacités ? J’ai proposé à Charlotte et à Vladimir de travailler à deux, Charlotte serait les mains et Vladimir la tête ! De fil en aiguille, il a commencé à faire des allers-retours entre sa feuille et celle de Charlotte. Soutenu, il s’est autorisé de plus en plus à s’essayer dans son propre cahier. Actuellement, il se sent suffisamment rassuré pour se lancer seul et exprime qu’écrire, c’est difficile pour lui, alors qu’auparavant, les mots ne venaient pas, son corps envoyait tout valser et il s’effondrait. Charlotte a accepté, dans un premier temps, de porter à la place de l’enfant la faille insupportable à laquelle il avait affaire.
De façon similaire, Rachelle, huit ans, ne pouvait faire face au ratage. Elle mettait un temps fou à faire les exercices et à la moindre insatisfaction quant à son travail, elle arrachait la feuille et sortait de l’école en crise. Lorsqu’il fallait coller des images, elle voulait tellement bien les coller qu’elle finissait par avoir de la colle partout : plus rien ne collait et tout collait. C’était très compliqué de reprendre le travail. Charlotte a décidé de se montrer très nonchalante dans les tâches à réaliser. Cette nonchalance se manifestait dans l’imperfection de ses découpes, de ses coloriages, etc. Un jour, alors que Rachelle était sortie de la classe en grande difficulté, Charlotte est allée la rechercher et lui a proposé de réparer son travail. Pour le coup, elle s’est appliquée avec Rachelle. Depuis, celle-ci ne semble plus prêter tant d’attention à l’esthétique de son travail, mais s’applique au savoir. Elle peut nous interpeler pour nous montrer une rature et à l’occasion elle peut même en rire.

Des détours

Pour ma part, je me suis trouvée dans l’embarras face à Rachelle, car elle ne voulait faire que le travail qui appartenait à un autre. Pareil avec le matériel : elle ne travaille qu’à condition d’utiliser celui des autres. Son attitude créait de vives tensions entre les élèves et mettait un certain chaos dans la classe. Un jour, profitant de la présence de Charlotte à l’école, je ne me suis plus occupée des manœuvres de Rachelle, mais je me suis adressée à l’intervenante élève en lui donnant un travail sur lequel nous nous sommes extasiées toutes les deux. Celui-ci était prévu dans le programme de Rachelle. Elle a immédiatement lâché l’exercice inapproprié qu’elle était en train de faire pour se plaindre en disant qu’elle voulait le même travail que Charlotte. Opération réussie ! Cela a pu fonctionner, car Charlotte et moi-même avons incarné notre fonction.
Barbara va avoir neuf ans ; ses deux années passées à l’Antenne l’ont transformée, cependant, la demande, le regard de l’autre restent encore difficiles. Et à l’école, que de demandes ! Charlotte et Barbara reçoivent le même travail, j’adresse toutes mes demandes à Charlotte, je lui explique le travail à réaliser et celle-ci se met docilement au travail. Sans être pétrifiée par la demande qui lui serait directement adressée, Barbara pourra se mettre naturellement en route, en travaillant en miroir par rapport à Charlotte. L’apprentissage est facilité pour Barbara quand elle apprend par imitation, en s’appuyant sur ce que fait un autre élève très appliqué.
Les consignes orales étaient compliquées à comprendre pour elle, la fonction modèle de Charlotte a également pu permettre de voir ce que l’enseignante demande plutôt que d’être face à un charabia incompréhensible pour elle.
Parfois, il nous arrive qu’un enfant reste complètement hermétique à nos manœuvres, ou tout simplement, que la triangulation ne soit pas nécessaire pour lui. Ce fut le cas de Luis pour qui la rencontre avec le signifiant-école a joué un rôle très important. Dans cette rencontre, son but a été une adresse unilatérale vers celle qui incarnait le plus le signifiant-école : l’enseignante. Dans cette relation duelle, Charlotte a, à plusieurs reprises, tenté de se glisser pour que je ne sois plus l’unique cible de cet enfant, mais à chaque fois, il l’a ignorée en retournant la question vers moi. Ce sera toujours in fine à l’enfant de faire le choix de se saisir ou pas de ce que nous lui proposons.
Le rôle de l’intervenant élève est multiple et demande une attention et une observation très précises pour pouvoir rebondir sur le moindre petit détail clinique pour permettre à l’enfant de se saisir d’une place d’élève qui lui est proposée.
Dans le moment-école avec Charlotte, celle-ci a accepté de porter pour et avec l’enfant les failles qui lui étaient insupportables, ravageantes en se décomplétant elle-même : l’enfant n’est plus seul face à cet insupportable et peut à l’occasion emprunter les solutions proposées par l’adulte et les faire siennes. Dans d’autres situations, l’intervenante peut prêter son corps à l’enfant pour lui permettre de se mettre au travail en s’éloignant progressivement pour que l’enfant accepte de devenir acteur. Beaucoup d’enfants autistes ne s’autorisent pas à se mettre au travail malgré des compétences certaines, le passage par le corps de l’intervenant-école en place de double, a pu permettre à beaucoup d’enfants de glisser petit à petit dans une position d’élève plus assurée.

Chacun sa casquette

Nous avons choisi de mettre l’accent sur le partenariat entre l’Antenne 110 et L’École Escale au cœur de l’école, mais ce partenariat va évidemment au-delà de ces moments. Cette collaboration n’est possible qu’à condition que les rôles et responsabilités de chacun soient clairement définis et respectés de part et d’autre.
Pour marquer cette différenciation entre école et institution, nous usons de stratagèmes tels que les semblants de l’école, ils nous permettent de jouer plus aisément avec nos fonctions.
Les rencontres entre l’école et l’institution sont indispensables. Entre discussions informelles et théorie, les projets s’élaborent, le travail de l’enfant est mis en lumière, les pistes s’affinent et l’accompagnement de l’enfant comme sujet de son apprentissage, chacun depuis notre place, se précise. En tant qu’enseignante, j’ai la chance de pouvoir faire partie de la réunion institutionnelle qui se déroule chaque semaine. L’école est une pièce du puzzle de l’enfant parmi d’autres.
Dans la disposition-école, les intervenants sont dans une position plus passive. Ils découvrent les exercices en même temps que les enfants. Soumis aux mêmes inconnus, ils sont là pour se plier à mes demandes, mais également selon ce qu’ils perçoivent chez l’enfant. Ils jouent leurs cartes, comme lors des ateliers, à la grande différence qu’à l’école ils sont là à titre d’égaux. Cette position pacifiée a ses effets au-delà des moments à l’école. Ça donnerait peut-être cette petite indication à l’enfant, que nous aussi nous sommes soumis à des règles, nous ne savons pas tout et que nous ne sommes pas sans faille.
Il s’est produit une synergie qui dépasse la seule addition de l’école et de l’institution. L’orientation de l’Antenne qui s’origine d’une clinique où l’invention et l’originalité naissent du particulier de chaque enfant a su conjuguer le nouage délicat de l’école et du thérapeutique.

notes:

[1L’École Escale fait partie de l’enseignement spécialisé de type 5 et est une très vaste école avec de multiples implantations tant en milieu psychiatrique que somatique, L’Antenne 110 est l’une de ces implantations.