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Anne Morelli est professeur d’histoire et responsable de la didactique de cette discipline à l’ULB. Depuis de nombreuses années, ses ouvrages font autorité, notamment sur l’histoire des migrations.

Carte postale envoyée de Russie par un ouvrier belge à sa famille à Jumet pour lui suggérer de venir les rejoindre - 1907

Depuis très longtemps, vous travaillez sur l’histoire des migrations. Vous vous battez même pour que cela figure au programme du cours d’histoire. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Les textes du programme ne sont pas, sur certains points, assez à mon gout : si on n’impose pas la nouveauté c’est la routine qui triomphe. Certaines questions historiques, essentielles à la compréhension du présent, sont ainsi systématiquement écartées, parce qu’elle ne figurent pas explicitement au programme. C’est le cas de l’histoire des migrations.
Je suis un peu désespérée à ce sujet : depuis 1980, je réclame en vain l’inscription de ce thème dans le cours d’histoire. Nous sommes dans une situation comparable à la situation coloniale où l’on racontait aux « petits nègres » l’histoire de « nos ancêtres les Gaulois ». Ici, dans des classes où personne n’a un seul ancêtre gaulois, on continue à faire de l’histoire traditionnelle et on ne répond pas à LA question essentielle que se posent ces élèves : pourquoi moi je suis ici ?

Et au niveau des manuels scolaires ?
Je milite pour le retour aux manuels scolaires, qui apportent aux cours une structure et des documents de bonne qualité sur lesquels faire travailler les élèves. Les professeurs ne peuvent pas se renseigner sur tout, tout le temps. Mais tant qu’il n’y a pas de manuels qui envisagent spécifiquement l’histoire des migrations, ce sujet ne passera pas dans nos classes. Nous avons publié des brochures pédagogiques, mais ce ne sont que les enseignants déjà sensibilisés qui les utilisent - tandis que si c’était dans le manuel scolaire, cela aurait un autre impact.

Vous vous intéressez aussi à l’histoire de l’émigration ?
Oui. Cela me semblait une nécessité. Parce que sinon, on nourrit le sentiment qu’il y a toujours eu des pauvres qui viennent profiter de la richesse de notre pays. Or, quand les « Belges » étaient pauvres, c’étaient eux qui allaient dans d’autres lieux pour essayer de vaincre leur misère. Il faudrait à chaque chapitre de notre histoire intégrer un volet spécifique à cette question. Les guerres de religion aux Pays-Bas par exemple, ont entrainé la fuite de la moitié de la population d’Anvers, ainsi que de grosses minorités protestantes de Gand, Tournai, de Bruges.
Lors de la Première Guerre mondiale, un million trois cent mille Belges se retrouvent sur les routes des pays étrangers. C’est plus que lors des drames du Rwanda ou du Kosovo.
En France, au XIXe siècle, les Belges ont été extrêmement mal perçus quand ils venaient pour y travailler : il y a eu des chasses aux Belges, des pogroms ; le gouvernement belge a même dû envoyer des trains spéciaux pour récupérer ses ressortissants dans le Nord de la France !
Dans les bateaux allant au Canada, aux États-Unis, en Amérique du Sud, beaucoup de candidats émigrants belges mouraient pendant le trajet. C’est utile à savoir.

Comment reçoit-on vos arguments ?
La question des émigrants belges est assez bien reçue. Récemment, lors de l’inauguration de la version néerlandaise de l’exposition Les émigrants belges : un miroir pour aujourd’hui, au Petit Château, la ministre flamande a évoqué le passé de paysans saisonniers en France de certains de ses grands-parents ; cela ravive donc certains souvenirs que les gens ont. Ils connaissent certains éléments de ce passé, mais ne s’en souviennent pas spontanément ! On n’a pas envie d’avoir des souvenirs de pauvres et de vaincus. S’il y a bien quelque chose que les nouveaux riches détestent, c’est qu’on parle de l’époque où ils étaient pauvres.

Quelles sont les réactions des classes qui visitent cette exposition ?
On l’a montée dans une école réputée plutôt difficile, et cela a eu du succès, parce que cela a un effet miroir intéressant. On y montre en effet les stéréotypes qui couraient à l’époque sur les Belges : « ce sont les mendiants les plus collants », pouvait-on par exemple lire dans le journal de Pernambouco en Amérique du Sud. Le journal demandait même que le gouvernement belge les rapatrie ; nos « compatriotes » empoisonnaient la vie des gens là-bas.
On se plaignait aussi que les Belges amenaient toute leur famille, ou qu’ils envoyaient leur argent chez eux, prenaient le travail local. L’effet miroir est saisissant.

Et est-ce que des écoles plus huppées font aussi appel à vous pour monter l’exposition chez eux ?
Ça, c’est plus délicat. Comme ce n’est pas inscrit au programme, les seuls intéressés, ce sont les écoles de pauvres. Or, ce n’est pas notre but : l’histoire des migrations concerne tout le monde !
Cela semble un peu une cause désespérée : je me bats pour cela depuis 25 ans, en vain ! On se demande ce qui empêche d’inscrire ces questions au programme. Les échos des différents ministres vont toujours dans le même sens : du « tiens, je pensais pourtant que l’histoire de l’immigration était déjà une matière enseignée » de tel socialiste, au « mais Madame, on ne peut quand même pas tout mettre dans les programmes » libéral.
Pourtant, dans ces programmes, il y a les Celtes. Je n’ai rien contre les Celtes, mais l’étude de leur civilisation me semble moins intéressante que l’histoire des migrations, pour les gens d’aujourd’hui.