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La rencontre avec Karin HEREMANS, directrice de l’Athénée royal d’Anvers, nous a permis d’entendre ce que, concrètement, elle et son équipe mettent en place depuis plusieurs années, dans cette école secondaire comprenant les trois filières d’enseignement, des élèves de 45 nationalités dont 83 à 75 %1 ne parlent pas néerlandais à la maison et dont 76 à 30% [1] des familles vivent avec un revenu de remplacement.

Au lendemain du 11 septembre 2002, confrontée à un véritable clash des cultures, des nationalités, des visions politiques en présence et aux blessures ouvertes à l’occasion de la minute de silence, l’équipe des enseignants de cet athénée s’est mise à réfléchir aux axes de travail à privilégier avec son public. Trois piliers sont peu à peu apparus comme des points d’appui importants.

Temps, espace, choix, personne

Le premier pilier concerne le thème de travail annuel dans l’école. Temps, espace, choix, personne… voici quelques-uns de ces thèmes, adoptés pour les possibilités qu’ils offrent de vivre un pluralisme actif plutôt que de continuelles divisions.
Leur choix est né de situations difficiles à vivre et/ou de besoins scolaires. Ils sont traités, tout au long de l’année, par chaque enseignant dans sa branche et soulèvent une grande diversité de conceptions, selon les milieux d’origine en présence. Ils se veulent bien sûr éducatifs et entrainent des discussions et des effets, par exemple à propos du temps des fêtes, de la gestion du temps, du brossage de cours, de la ponctualité, de la responsabilité, du choix d’études, des espaces familiaux, amicaux, scolaires, sociétaux, des genres, des relations, de la sexualité, des droits de l’homme, de l’évolution de la vie, etc. Les collaborations entre les professeurs des cours philosophiques et scientifiques permettent aux élèves de prendre les différentes approches en considération. Les activités – sorties, productions et autres –, les méthodes de discussion sont autant d’occasions d’éduquer au pluralisme et à la réciprocité.
Les quatre thèmes choisis pourraient se résumer dans la phrase : « L’homme doit faire, dans le temps et dans l’espace, les choix nécessaires pour évoluer vers une citoyenneté universelle. »
« Il y a toujours lieu de rester vigilant vis-à-vis de mises en pratique liées à ces thèmes, dit la directrice, mais on observe des effets positifs, par exemple lors de discussions beaucoup plus sereines autour d’incidents survenus à Anvers. »

Passerelles

Le 2e pilier concerne la mise en œuvre de différents champs d’expérimentation, par les enseignants, suite aux observations faites dans la population scolaire. Elles ont concerné la transition primaire-secondaire, les retards scolaires, l’effet toboggan grandissant de l’enseignement général à l’enseignement technique et professionnel, sans vrai choix.
Pour prendre en compte les difficultés de passage du primaire au secondaire, le Ministère finance des essais de travail commun des enseignants qui s’adressent aux enfants de 10 à 14 ans. Malgré certaines résistances, malgré les difficultés liées au changement de structure, des enseignants du secondaire suivent des cours en primaire et vice versa, en vue de mieux percevoir les objectifs et modalités de travail dans les deux niveaux d’enseignement. Des journées d’étude ont été organisées à ce sujet et des questionnaires soumis aux enseignants. Les résultats de ces actions ont donné lieu à divers projets dont les titres eux-mêmes sont volontairement accrochants et porteurs.
Tien voor taal. Ce projet braque les spots sur le néerlandais et d’autres langues modernes. « Pas d’égalité sans maitrise suffisante de la langue d’enseignement », disent les enseignants demandeurs de ce projet suite au constat de faibles résultats. Un travail est donc réalisé pour le primaire et le secondaire afin de lier des contenus de leçons et des méthodes.
Chaque classe de l’athénée bénéficie d’une heure de néerlandais supplémentaire, comme 33e heure de cours. Par ailleurs, chaque enseignant doit se considérer comme un professeur de langue, entre autres en étant attentif aux mots qu’il utilise dans sa branche et à leur compréhension. Des modules de formation ont été proposés aux enseignants afin qu’ils voient comment travailler la langue dans leur branche. Néerlandais en math, par exemple. Beaucoup d’enseignants ont conçu pour leurs élèves des listes de concepts propres à leur branche et dont ils donnent des explications en langue simple.
Une attention particulière est portée à langue des consignes, sur la façon de poser des questions, sur le langage imagé. Les cotes par branche sont accompagnées d’une cote pour la prise en compte de la langue et pour sa maitrise. Toujours pour développer la connaissance du néerlandais, les élèves produisent aussi un journal eux-mêmes.
Dans les langues modernes, français et anglais, par exemple, les élèves qui n’ont pas ou peu de pratique de ces langues peuvent choisir des modules, conçus en vue des objectifs à atteindre en fin de cycle par exemple. Ils peuvent, en plus, suivre le cours habituel. Les projets Tien voor taal de cet athénée ont donné lieu à des consignes de travail, de la part du ministère, pour d’autres écoles aux publics semblables.

Et autres passerelles

Vier op een rij ou En rang par quatre évoque une expérience qui cherche à relier 3e degré du primaire et premier degré du secondaire, soit quatre années d’étude. Les enseignants de ces années forment une équipe, choisissent leurs contenus et méthodes de travail et développent des stratégies d’apprentissages communes. Ils emploient aussi les mêmes dénominations et abréviations dans les cours de langue.
Back to basis ou Retour aux bases, c’est le dispositif qui permet de revenir régulièrement aux connaissances de base en mathématique, à l’aide d’un petit syllabus comprenant théorie, tâches et exercices. Au 2e degré, chaque professeur de mathématique intègre ce « retour » à son cours et les élèves sont évalués à propos de ces bases, mensuellement et au moment des examens.
Zeeslag. C’est le Coup de mer. Dans ce projet, on fait le lien explicite entre les possibilités de travail dans le port d’Anvers et les orientations des options de l’athénée. Des contacts sont établis entre l’école et des entreprises du port. Pour atteindre les objectifs du Coup de mer, l’école a créé Handel-Haven-Hinterland comme instrument de base tant pour relier enseignement général, technique et professionnel que pour donner de la valeur aux options sociales et économiques de l’école. Cela signifie concrètement que certaines branches sont reliées, que chaque année est organisée une « journée du port », que l’école s’emploie à mener les élèves vers une attestation de gestion en entreprise, que des sessions d’information sont organisées... Cette année a aussi vu démarrer une 7e professionnelle en « logistique et administration maritime » ; treize élèves s’y sont inscrits.
Levensweg. C’est le projet Chemin de vie. Il permet aux élèves de travailler depuis la fin du primaire jusqu’au 3e degré du secondaire, autour de leurs capacités propres, de leurs intérêts, de leurs compétences. Des informations sont apportées à propos des orientations possibles dans le secondaire et le supérieur, via des groupes de pairs.

Nascholing ou formation continuée

Il est évident que toutes ces facettes du travail demandent aux enseignants de revoir leurs façons de penser et de faire. Beaucoup d’enseignants prennent donc le chemin des formations. Celles qui sont jugées nécessaires pour le bon fonctionnement l’école sont obligatoires, mais le moment est laissé au choix des enseignants. D’autres, prévues dans le décret GOK, sont obligatoires également : une journée GOK, une journée pédagogique courante, un jour à propos de la maitrise du néerlandais. Les universités proposent aussi des formations sur les problèmes sociaux. Les enseignants y vont, de préférence le mercredi après-midi et le weekend. Parfois se manifeste un peu de résistance, mais beaucoup d’enseignants se mobilisent : une partie d’entre eux a choisi d’investir dans cette école et de considérer leur travail comme une tâche d’émancipation.

Brede school ou l’école élargie

Brede school est le 3e pilier sur lequel repose le projet de l’école. Le principe est de considérer l’école comme une mini société et d’établir en permanence un lien avec l’extérieur. Cela implique l’organisation d’une série d’activités dans l’école, dans ses environs, dans la ville. Un des buts est d’établir des liens entre les différents groupes de population présents dans le quartier de l’école et au-delà. L’objectif est de faire reculer les retards des élèves et de les mener vers des processus émancipateurs, une façon de lutter contre la dualisation dans notre société.
Cette recherche se fait en collaboration avec l’université d’Anvers et différents partenaires sociaux. C’est souvent la directrice qui est à l’affut d’activités. La ville d’Anvers accorde un subside qui permet de payer la personne qui les coordonne. Ces activités sont extrêmement variées. On y compte des cours de néerlandais et d’information de type socioculturel pour les parents, des liens avec des groupes de femmes actives dans le quartier, des visites du quartier juif par les élèves, la participation à des débats sur la vie dans la ville et les questions concrètes qui s’y posent, des formations organisées par la centrale des employeurs du port d’Anvers, des projets artistiques en lien avec des maisons d’édition et des architectes, par exemple à l’occasion des 200 ans de l’école.
Certaines inscriptions et décorations architecturales sur la façade de l’école font références aux sections du secondaire, appelées dans le passé « humanités ». Il peut encore planer comme une nostalgie de ces humanités d’avant, entre autres chez les enseignants qui les ont connues. Karin HEREMANS estime, quant à elle, que toute la recherche actuelle, toute la façon de concevoir le travail dans l’athénée a pour but ultime l’éducation de « l’homo universalis ». Elle souligne par là l’ancien mot d’« humanités », qui garde ainsi tout son sens, revisité et adapté à un aujourd’hui où le regret de l’athénée d’antan n’est alors plus de mise.

notes:

[1Chiffres décroissants du 1e au 3e degré.