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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Rubriques hors dossiers / Ouvertures / Une pratique d’animateur désclérosée

J’ai 25 ans d’animation derrière moi et, depuis 2006, je suis confronté à la sclérose en plaque. Cette maladie a été, entre autre, une opportunité pédagogique extraordinaire pour moi. Je l’ai finalement utilisée pour réaliser des projets. Je, ou plutôt nous l’avons utilisée, puisqu’elle a servi de moteur à une aventure collective.

Ni mortelle ni contagieuse

La sclérose en plaques est une maladie neurologique dégénérative et se présente dans le corps sous la forme de « poussée/rémission ». Lors de ces poussées imprévisibles, il m’arrive de perdre certaines fonctions physiques (usage des jambes, des mains, équilibre, troubles de la vue…) et je dois suivre un traitement de choc à la cortisone (un à deux mois de récupération). Le reste du temps, je peux observer que tout ce qui a été endommagé reste fragile et l’état de fatigue est quasiment permanent. Il y a aussi des moments où je vais bien. La sclérose en plaques s’avère être un état reconnu comme handicap, mais je n’ai pas l’intention de me lamenter ou de dire que ma vie est plus dure qu’une autre.
Quand la maladie apparait, je suis animateur théâtre pour une association qui dispense des formations aux enseignants et autres intervenants éducatifs dans le secteur de la jeunesse. Face aux contraintes qu’impose la sclérose en plaques, l’équipe et moi-même devons revoir l’organisation du travail. Les formations sur lesquelles j’interviens, outre l’apport technique, visent aussi à travailler de manière exigeante l’engagement, la fiabilité chez les participants. Or, ce que la maladie impose, c’est l’impermanence, elle me rend faillible. Pour protéger le projet et mes collègues, je me retrouve mis à l’écart et, au fil des aménagements, je perds le sens de mon travail. Cette situation créé un état de malaise personnel et institutionnel.
La souffrance que je rencontre est plus sociale que physique. Il m’est toujours possible d’être créatif face aux pertes de moyens que la maladie impose, il est par contre beaucoup plus difficile pour l’entourage, et c’est compréhensible, de se plier aux exigences de cette maladie. Comment assumer la faillibilité d’un collègue, l’absence répétée, son exigence de siestes régulières ? Difficile pour une équipe de fonctionner avec un « maillon faible », leur réaction est de se protéger du danger potentiel que je deviens.

Projet Célestin

Un jour, ma compagne, de retour d’un stage à CGé (un mouvement qui m’était inconnu), me partage sa découverte du parcours de Célestin Freinet, ce pédagogue qui, en 14-18, s’est fait accidentellement perforer un poumon. Il se destinait à l’enseignement, mais ses problèmes respiratoires importants mettent en péril son projet. Pour s’adapter à cette nouvelle situation physique, il invente de nouvelles méthodes respectueuses de son état et de l’enfant : il réussit à faire de son handicap une force. Mon poumon perforé, c’est mon impossibilité à assurer une présence permanente et une énergie constante. Dans l’animation de groupes, cela signifie que je peux nourrir un projet, pas le porter.
Comme animer seul n’est plus dans mes cordes, nous décidons d’expérimenter le travail en binôme, la tentative me semble porteuse. Pourtant, très vite, je me rends compte que ce binôme se forme dans une sorte de supplémentarité non de complémentarité. La bonne idée au départ perd tout son sens dans mon cas : je deviens un animateur assisté, secondé au cas où il pourrait « flancher ». Cette solution devient dégradante pour moi, j’ai un remplaçant, pas un partenaire et je suis définitivement écarté.
Frustré, je reviens à Célestin et décide d’essayer de m’appuyer sur le groupe pour continuer à animer avec ma différence : je veux trouver un fonctionnement qui permette de faire circuler le pouvoir. Au moment de cette découverte, je collabore à la construction d’un atelier théâtre avec une maison des jeunes qui a, comme projet pédagogique, l’autogestion. En partageant ses fonctions avec l’animateur, les participants pourraient pallier à ses faiblesses, le groupe deviendrait garant de la continuité du projet et pas l’animateur.

Trouver des appuis

Un groupe de jeunes me demande d’animer un atelier de théâtre forum. Je leur explique ma situation et leur propose plusieurs possibilités, dont celle de partager avec moi l’animation, et ils acceptent de le tenter. Pour les premières séances « d’essais », je me fais payer en chocolat (!) nous nous rencontrons, la confiance s’établit et je leur propose de commencer du point zéro de mise sur pied d’un atelier : nous faisons l’écriture du dossier de demande de subside ensemble. C’est le collectif qui reçoit l’argent et gère les dépenses et mon salaire. Ils m’engagent et nous décidons ensemble que nous commencerons par dix séances et que nous louerons un local.
Nous rédigeons une invitation adressée aux autres jeunes qui propose donc, puisque le pouvoir sera partagé, une « autoformation » avec exigence de s’investir pour la totalité des séances, d’être responsable de soi-même, du groupe et du projet. De mon côté, je rédige un document listant les fonctions de l’animateur.
Pour affronter ce nouvel engagement, je sens que je dois multiplier mes appuis dans le collectif, mais aussi à l’extérieur. Je m’inscris dans une formation en anthropologie sociale à l’UCL et je choisis « l’autogestion » comme sujet de recherche. Des périodes de travaux de groupe sont prévues pour discuter de nos recherches respectives (encore un appui).

Soigner le groupe

Nous convenons que je prépare la première séance d’une après-midi dans une formule qu’on a nommée « cuisine à trous » (idée du restaurant où le chef cuisine le menu à partir des ingrédients amenés par les clients) : j’organise la séance en chapitres et prévois la place pour des exercices amenés par les participants. Par exemple, chapitre du corps : nous faisons ensemble un exercice puis je propose à quelqu’un d’en animer un sur le même thème. Au fil de l’après-midi, les trous sont de plus en plus investis par les jeunes, mais je dois apprendre à lâcher ma peur du silence et du vide pour leur laisser la place.
Le partage du pouvoir se vit très concrètement. Nous convenons, par exemple, d’un signe de la main que chacun peut faire et qui signifie « je pense qu’il est temps, pour le groupe, de changer d’activité ». C’est la première fonction et responsabilité d’animateur dont les jeunes peuvent s’emparer, ils apprennent à se positionner pour le groupe, non pour eux-mêmes. Une autre décision est prise : toute proposition va être testée avant d’être discutée parce que la réalité est plus contraignante que l’imaginaire et parce que c’est la contrainte qui nous structure.
Comme l’animateur n’est plus au centre, il faut soigner l’existence du groupe auquel tout le monde se raccroche. Les séances commenceront désormais par un tour météo et se termineront par un temps de parole et de préparation de la prochaine fois. La première séance se passe bien, nous décidons d’utiliser le théâtre forum pour explorer l’autogestion et nous mettons en scène nos réflexions, nos questionnements.

Qui a la clé ?

Très vite, de nouveaux participants se joignent au groupe et on leur explique le fonctionnement. Ça ne se passe pas bien, ces nouveaux prennent beaucoup de place en s’emparant de la liberté de critiquer, de remettre en question. Même avec la balise de « tester avant de discuter », la séance s’enlise dans des débats et nous ne faisons plus de théâtre. Qu’est-ce qui s’est passé ? Nous n’avons pas été clairs dans l’invitation, les nouveaux auraient dû rester d’abord dans l’observation. Ils cherchaient à prendre une place à travers la parole et la critique, nous aurions dû les inviter à observer et écouter, être plus rassurants sur la volonté de les intégrer et de garantir leur place. Suite à cela, certains nouveaux ne reviendront pas.
Petit à petit, les attributs de ma fonction d’animateur se collectivisent. Par exemple, ma planche de note commence à circuler (mais mon cahier de notes reste personnel). Au fil des séances, nous désignons les différents aspects du pouvoir de l’animateur, dont les clés (je n’en ai aucune). Malgré ce partage des responsabilités, je continue à avoir un rôle particulier dû à mon âge et à mon expérience. Je dois apprendre à me défaire de mes réflexes, car la tentation est grande d’utiliser mes outils à l’insu du groupe. Dans des prises de décision qui pataugent, l’issue me parait parfois évidente et je mène les autres sans leur laisser le temps de trouver leur propre réponse. Les jeunes me le reprocheront.
Au bout de 3-4 séances, notre groupe se sépare à cause de deux dynamiques inconciliables qui se développent simultanément : certains veulent explorer des questions par le théâtre alors que d’autres veulent défendre des réponses dans leurs scènes. La direction d’un projet collectif est finalement la somme des vecteurs individuels en présence (parfois contraires) et quand une ou deux personnes décident de mener, la création cesse d’être une aventure partagée. Nous avions espéré court-circuiter cette situation en répartissant le pouvoir.
Quand une poussée de la maladie survient, mon absence n’arrête pas l’atelier, le groupe se prend en charge. Nous restons en contact, je ne suis pas exclu et je peux continuer à nourrir le projet en étant malade. Le groupe gagne en autonomie. Ma poussée nous fait grandir.

Solide air

Ce que je trouve dans cette expérience qui est loin d’être terminée, c’est la possibilité de déplacer ma posture grâce au changement de posture opéré par les participants. Nous sommes passés de « moi l’animateur » à « tous animateurs » et je peux continuer à en être (nous n’avions pas pu, pas su le faire dans mon précédent boulot).
Dans ce collectif, je suis intégré avec ma singularité liée à la maladie. Elle permet même à chacun d’avoir plus conscience du fonctionnement du groupe et de son corps, ce qui enrichit le jeu théâtral. Je ne peux pas montrer l’exemple, en tout cas pas dans la performance. Je viens avec mes limites « Je ne sais pas courir », ça met les autres à l’aise pour avouer les leurs et donne le droit à l’erreur.
Avec ce fonctionnement, on a pu soigner la « sclérose sociale » qui est de vouloir être solidaire d’une personne qui a la maladie, mais sans changer sa propre position. Or, c’est systémique, un élément isolé ne peut pas se mettre en mouvement. Pour lui permettre de se déplacer, il faut que tous les autres se mettent en mouvement.