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Accueil / La deux / Archives Publications / Enseignant... un métier à refaire / Une réforme qui a la peau dure !

On n’y était pas habitué ; on croyait que cette réforme serait comme bien d’autres : vite oubliée, dépassée, remplacée. Quelle surprise donc de constater qu’au bout de dix longues années, elle vit toujours, persiste et offre des signes de longévité étonnante. Hardiment nommée « École de la réussite », la réforme initiée en 1995, confirmée en 1997 et complétée par après, apparait aujourd’hui comme une curiosité qui vaut le détour.

Qu’a-t-elle donc de si particulier ?

- D’abord, sa naissance : conçue dans les années 70 [1] dans l’intimité de quelques écoles fondamentales volontaires, elle a vite pris le nom bizarre de Cinq-huit, en honneur du délicat passage de la maternelle au primaire, entre cinq et huit ans. Elle a mis vingt années pour s’installer dans la vie quotidienne de quelques centaines d’élèves et d’enseignants. Ensemble, ils ont découvert que les élèves progressent mieux lorsqu’on leur donne le temps de parcourir à leurs rythmes toutes les étapes de leur apprentissage et quand ils parviennent à donner du sens aux savoirs qu’ils acquièrent à l’école, notamment en les utilisant à bon escient dans leur vie familiale et sociale. Ensemble, enseignants et élèves ont saisi qu’apprendre c’est bien plus que répéter sans faute ce que le maitre a dit : c’est agir, s’interroger, analyser, comprendre, retenir, changer ; ils ont vu que la vitesse d’apprentissage est moins importante que sa profondeur ; que l’on apprend toujours avec les autres et par les autres ; que l’on ne se bat pas contre les plus forts, mais contre soi ; que les erreurs ne sont pas des fautes qu’il faut punir, mais des errements qu’il faut corriger,... Et tant d’autres choses encore [2], qui ont contribué à former des enfants aussi savants que les élèves des autres écoles, mais plus solidaires, plus inventifs, plus autonomes, plus chercheurs ; bref, plus compétents... et - cerise sur le gâteau - de meilleure humeur, car heureux de gouter le plaisir d’apprendre !
- Riche de cette évaluation, le Cinq-huit a pris du grade et est devenu un modèle, étayé par les études sur les rythmes scolaires et conforté par les Assises de l’enseignement qui, à l’époque, vibraient à l’unisson d’un accord massif sur les objectifs généraux et généreux assignés à l’École par elle-même (par la voix du tout jeune Conseil de l’Éducation et de la Formation) et par la société civile et politique. Assurément, c’est ce modèle d’enseignement qui avait aux yeux de tous le plus de chance de produire des personnes harmonieuses, des travailleurs capables de construire leurs savoirs, des citoyens actifs et responsables dans une société démocratique. C’est aussi cette manière d’enseigner qui pouvait, mieux que l’ancienne, émanciper les plus faibles et éduquer efficacement tous les élèves.
- C’est ainsi [3] que notre brave petite expérience s’est vue, un jour de l’année 1995, ériger en décret sous l’appellation volontaire, voire téméraire, d’École de la Réussite. Généralisée et rendue obligatoire dans un délai de dix ans dans toutes les écoles fondamentales et le début du secondaire, elle a rapidement été confirmée par le décret Mission qui l’a étendue jusqu’à la fin du secondaire et l’a complétée d’un éventail de mesures concernant la pédagogie, les filières, les projets, la participation, la gratuité, le pilotage, les recours,... D’expérience singulière, elle est devenue Réforme. [4]
- À ce jour, elle vit encore, enrichie, ci et là, de quelques décrets sur la formation initiale et continuée des enseignants ou encore sur le travail scolaire à domicile. Mais elle donne des signes inquiétants de maladie et d’essoufflement : son problème, c’est qu’elle n’a pas vraiment réussi à s’implanter dans les écoles. Ses racines sont à l’air, elles sèchent et aspirent à une terre féconde, chaude, accueillante, bienveillante... Mais elles ne la trouvent guère sur le terrain de notre système scolaire.

notes:

[1Cette conception s’est largement inspiré d’autres réformes antérieures, dont le « Plan de 36 » de Decroly, peu appliqué et vite oublié ainsi que du « Rénové » du début des années 70, désarticulé faute de moyens. Les pratiques pédagogiques expérimentées dans le Cinq-huit n’étaient pas toutes nouvelles ni exclusives ; ce qui changeait, c’est qu’elles étaient intégrées dans un dispositif qui modifiait à la fois les structures (on travaille en cycle) et la culture scolaires (on vise les compétences, on socioconstruit les savoirs).

[2... qui figurent parmi les multiples éléments du socioconstructivisme, de la pédagogie institutionnelle et de l’attention portée aux rapports aux savoirs. Lire les encadrés

[3C’est la Commission de Rénovation de l’Enseignement Fondamental (la CREF) qui, séduite par l’évaluation du Cinq-huit menée par des équipes universitaires, a soutenu la généralisation de l’expérience par voie décrétale.

[4... avec une majuscule car elle a l’ambition de transformer le système scolaire dans son entier : idéologie, objectifs, conceptions, pédagogies, structures, programmes, didactiques, fonctionnement,...