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Accueil / La deux / Archives Publications / Enseignant... un métier à refaire / Une réforme qui a les dents longues !

Ni anodine ni modeste, irréductible à quelques mesures spectaculaires du genre « interdiction de redoubler », la Réforme est ambitieuse par l’ampleur et la profondeur des changements attendus.

Au nom de l’égalité

Partons des valeurs, des finalités : la Réforme est menée au nom de la démocratie et plus spécialement de l’égalité. Depuis plus de trente ans, l’École est analysée comme un puissant instrument de reproduction des inégalités sociales : malgré ses efforts de démocratisation, elle ne parvient pas à gommer ces inégalités. Au contraire, elle les accentue et les aggrave en les traduisant en termes scolaires. Bien que les progrès soient immenses par rapport à la société sans école, il est vrai que les enfants d’ouvriers sont toujours majoritairement formés à des opérations répétitives d’exécution, et les fils et filles de cadres à des missions créatives de management. L’École ne parvient donc pas à émanciper socialement les plus faibles, c’est-à-dire à les libérer des limites imposées par leur origine familiale et sociale : le hasard de la naissance reste l’élément déterminant du parcours et de la réussite scolaire.
L’examen des mécanismes scolaires de reproduction des inégalités sociales pointe des pratiques, des cultures, des processus, des habitus qui tous marquent la distance entre l’École et les familles, en particulier la différence des rapports au savoir, au travail, à la norme, au temps, ... entre ce que les enfants vivent à la maison et ce qu’ils trouvent à l’école. Il s’agit donc que l’École prenne en compte ces différences et les intègrent dans son enseignement, dans ses relations avec les élèves et leurs familles, dans le regard qu’elle porte sur eux.

Vers plus d’efficacité

Voir Le rapport au savoir
L’objectif principal de la Réforme est l’efficacité : on sait en effet que la norme du parcours scolaire est aujourd’hui le retard. Les élèves à l’heure sont l’exception. La majorité des jeunes terminent leur scolarité obligatoire avec un retard dû au redoublement, réponse institutionnelle aux difficultés d’apprentissage ou aux troubles du comportement des élèves faibles. De plus, on sait que 10 % des élèves qui terminent le secondaire ne possèdent pas les bases de l’enseignement puisqu’ils ne savent pas couramment lire, écrire ni calculer.
Visant une plus grande efficacité, la Réforme propose d’autres manières d’enseigner afin que les élèves apprennent mieux. Convaincue que l’apprentissage va largement au-delà de la restitution et de la mémorisation d’un discours, elle encourage implicitement les méthodes actives inspirées du socioconstructivisme qui devrait plus surement mener à la maitrise des compétences.

Avec plus de pertinence

Voir Le socioconstructivisme
Voir
Pratiquer une pédagogie socioconstructiviste ne va pas de soi
La réforme propose également un autre contenu d’enseignement concrétisé par d’autres programmes, construits sur base de cet Homme idéal dont le portrait est brossé dans les objectifs : une personne épanouie, un travailleur actif, un citoyen responsable. Désormais, les matières scolaires prennent et produisent du sens parce qu’elles sont intimement intégrées dans une dimension culturelle et sociale (on apprend à lire, écrire, écouter et parler... dans le but d’exprimer et comprendre sentiments et opinions), économique (on apprend à construire ses savoirs... dans le but de prendre sa place dans la production collective des richesses) et politique (on apprend à vivre et travailler ensemble... dans le but de participer à la vie démocratique de la Cité). Cette opération difficile se complique encore du fait que tous ces « ... dans le but » ne sont pas réservés à un avenir lointain, mais sont à pratiquer ici et maintenant, puisque, c’est bien connu, on n’apprend à forger qu’en forgeant !
Ainsi, l’École devient un lieu d’expression où le développement socio-affectif et moteur prend plus de place, un chantier de construction (des savoirs) où l’apprentissage acquiert une force collective et solidaire, une mini-société où chacun a le droit de parole et le devoir d’obéir aux règles. Trois faces complémentaires et indissociables qu’il va falloir développer simultanément, grâce notamment à des approches comme la pédagogie institutionnelle.

En travaillant autrement

Pour faire vivre cette autre École, tous les acteurs vont assurément devoir travailler autrement.
- Les élèves vont devoir s’activer en classe, entrer en recherche, se creuser les méninges, s’exprimer, apprendre autrement que par cœur et chacun-pour-soi, utiliser leurs savoirs dans la vie, pas seulement pour réussir l’examen,... le tout sous les yeux de leur professeur et aux côtés de leurs camarades de classe !
- Les enseignants sont appelés, on l’a dit, à devenir des spécialistes de l’apprentissage et des praticiens réflexifs. Devant l’impossibilité d’opérer seuls cette transformation professionnelle, ils réclament un accompagnement.
- Les directions sont de plus en plus considérées comme celles qui soufflent le changement : c’est le climat, qu’elles instaurent dans leurs écoles, qui emporte ou enraye le mouvement. Mais coincées entre la charge administrative qui les écrase et la mission pédagogique qui souvent les dépasse, les directions ont-elles aussi besoin d’une aide, que nous proposons d’organiser sous la forme d’un Conseil pédagogique.
- Les promoteurs [1] de l’École sont assis entre deux chaises : d’un côté, ils prescrivent des changements généralement sensés et indispensables, de l’autre ils utilisent des stratégies trop peu efficaces et dégagent des moyens insuffisants et inadéquats. Ces changements prescrits ne tombent pas du ciel ni ne sortent de la plume des ministres. Ils sont la plupart du temps la traduction de revendications portées par les usagers et les travailleurs de l’École... qui deviennent ainsi, au bout du compte, leurs propres prescripteurs. Le problème est moins souvent dans le contenu des mesures que dans la prescription elle-même : la meilleure pratique inventée et expérimentée spontanément sur le terrain court toujours le risque de se dénaturer dès qu’elle est imposée à tous sous la même forme et de la même manière ; du coup, ses chances de s’implanter partout sont faibles. C’est dommage, bien sûr, car cela met à mal toute tentative centralisée d’impulser et de cadrer le changement !
- Les parents sont eux aussi mobilisés par la réforme : plus question de se comporter en simples usagers passifs ni en clients mécontents. Il s’agit pour eux d’entrer en partenariat et de participer : apprendre à écouter les autres et les représenter, se concerter, argumenter, négocier, et finalement agir de concert aux côtés des enseignants. Le tout en restant chacun ce que l’on est, sans se dénaturer ni mélanger les rôles : pas question que les parents deviennent les professeurs particuliers de leurs enfants et transforment leur cuisine en salle d’étude. Pas question non plus que les enseignants remplacent les parents absents ou inopérants et transforment la classe en grande famille ! L’alliance des adultes est aujourd’hui un enjeu capital de l’éducation de la jeunesse ; il s’agit qu’elle soit conclue sur des bases claires et saines.
- Les partenaires [2] sont également concernés : désormais, ils devront, avant d’intervenir dans l’École, se concerter avec les enseignants sur les buts et les méthodes et mettre au clair leur militantisme et leurs prises de position face à la neutralité de l’École.

notes:

[1Ce sont ceux qui organisent l’École : les Pouvoirs publics (politiques et administratifs), qui légifèrent et subventionnent ; les Pouvoirs Organisateurs qui optent pour la pédagogie et construisent les programmes ; les cadres qui pilotent, soutiennent et évaluent. Ces promoteurs ont fréquemment recours aux experts en sciences de l’éducation qui étudient les réalités et proposent des pistes d’action.

[2On nomme « Troisième Milieu » tous les lieux et milieux éducatifs en dehors de l’école et de la famille : cela va de la TV au quartier, en passant par les CPMS, les maisons de jeunes, les AMO, les scouts, Amnesty, les clubs de foot, Oxfam ou les ateliers théâtraux.