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Aller poser la loupe sur le tissu d’une histoire permet de (re)visiter le métier, d’apercevoir la logique des fils qui se placent, se déplacent, font dessin et leçon.

Anissa est un couteau dans le lien social. Comment l’enseignante peut-elle lui dire « oui » avec un effet de limite, d’un « tout n’est pas permis » ? « Geni » en couleurs sur le mur, c’est l’écriture d’un cri, d’une demande : « Est-ce qu’il y a quelqu’un ? Est-ce qu’il y a un partenaire possible dans l’école ? »
Elle s’était fabriquée une petite place, on y a touché, elle est prête à la « tailler » dans l’Autre.
Dire « La chaise, à toi et à personne d’autre... mais le couteau, à qui ? », c’est tendre à Anissa la place qu’elle cherche et en même temps, dire « non » au couteau, sous la forme d’une question qui vise un « qui », un sujet. La réponse d’Anissa révèle qu’elle se promène dans le lien social avec une identification à son frère. C’est à lui aussi qu’elle veut tailler une place.
Maria, elle, est déchirée par une chaise d’un Autre qui n’a pas pris soin d’elle. Alors, l’enseignante sort du champ de cet Autre-là, patron-responsable du matériel, qui aux yeux des élèves jouit de ne pas leur faire une place ou seulement avec clous qui déchirent et blessent. L’enseignante ne s’en fait pas collabo, elle monte sur les barricades et se met dans le champ des élèves. Elle dit non à des classes-poubelles pour élèves-poubelles qui se vivent comme des laissés pour compte, elle dit oui à la révolte de Maria qui n’avait pas trouvé mieux que de prendre chez Anissa. Et toutes les élèves vont alors aller vérifier le champ de l’Autre-chaise... le champ des responsables.

Une présence et des effets

Ce passage par les chaises est un chemin d’offre de place à Anissa, Maria et les autres. Passage, chemin... « Le chemin le plus court est toujours un détour » [1].
À Anissa la chaise, à Maria de la crème... Ainsi se dit une présence aux « énonciations » [2] de l’une et de l’autre, une présence à chacune, comme faisant « exception », une présence fabriquante de place.
Et poursuivant la présence, l’enseignante a décelé l’urgence. Elle ne s’est pas mise à l’heure de la montre mais à l’heure du sujet « divisé », 17 heures, métro. Là, sachant qu’elle est chez Anissa et ses copains, elle frappe de l’intérieur pour s’approcher de l’intimité d’Anissa. Elle se met avec elle, fait une vacuole, une « extimité » [3] à deux pour une place qui soit unique.
Dans ce moment d’alliance, se passent plusieurs choses. Ça commence par une « parole à côté », le quelque chose d’inattendu pour Anissa : Génie ! Une révélation à propos d’un nom propre, pas seulement pour sa signification mais pour la complicité qui naît de ce savoir su par elles deux, à l’insu de tous les autres. Ça se blottit dans une sensibilité d’Anissa à la langue de l’Autre, à son atmosphère et dans l’intervention d’une nouvelle joueuse, la maman... Ça s’élève jusqu’à une élection : Anissa choisie comme destinataire d’un secret, celui de Maria et partenaire d’un souci, la souffrance de Maria. Là, dans le champ où elle est élue, Anissa peut maintenant se distraire d’elle-même et venir se rendre attentive à l’impasse de Maria, s’intéresser à un de ses signifiants, l’Italie ; et même, oser faire part de son ignorance : « c’est où ? ».
Anissa est un « effet » de cet échange de parole. L’enseignante en est témoin, la parole « affecte » : elle peut armer, « couteauriser »( !), adoucir, autoriser.

Pour de la vie

Et la logique de la place à (se) tailler continue. Chicago, c’est aussi une chaise à clous. Le « Si tu veux, je viens » étonne Anissa, tant elle est habituée à être ségréguée dans un monde d’où certains Autres se tiennent et sont tenus, à distance. L’enseignante, elle, s’est avancée de plus en plus fort dans son « oui », faisant front au réel de ce Chicago-poubelle dont Anissa a honte. Et voilà que comme pour voir, elle met son enseignante à l’épreuve : si tu oses venir, tu perdras ton sac, un oeil... ! Mais l’enseignante avance, sans peur de perdre et plus elle s’engage, plus Anissa naît. Elle se remplit de valeur. À celle qui bouge, avance, s’engage, elle reconnaît une autorité. Il lui vient même le pouvoir d’ironiser sur l’oeil bleu, transformant les restes de violence en une valeur féminine de beauté.
Puis, elle fait entrer l’enseignante dans sa crypte et lui fait parcourir sa chaîne signifiante (couteau-frère-mort-défense) et sa bataille.
Les fils tendus de la place cherchée et offerte pour la soeur et le frère, continuent à se tendre, non sans difficulté. L’enseignante, à l’intérieur du Chicago d’Anissa, incarne un nouveau Chicago : un lieu, un temps qui fait place, malgré tout. Une Autre qui est au rendez-vous, simplement comme la lumière l’est chaque jour. Une Autre qui étant là, donne à Anissa qu’elle existe auprès d’elle. Du coup, Anissa et sa copine transfèrent sur l’enseignante en tant que quelqu’un supposé les soutenir, leur tailler une place de plus en plus à elles
Cette Anissa a commencé par agresser, chez un prof, pour lui faire entendre sa détresse, sa langue de misère, « père tu ne sais pas qu’on a tué mon frère ». Et au long du chemin, elle épouse jusqu’à une identification au prof : elle voudrait occuper la même fonction, celle de donner, à la place de la mort, de la vie. Via le prétexte de transmettre du savoir, du savoir faire désirer... auctor-iser.

D’après la lecture d’Anissa de Virginio BAIO

notes:

[1Jacques-Alain MILLER, L’Érotique du temps

[2Les mots « énoncé » et « énonciation » supposent une distinction entre deux niveaux de discours. L’un a valeur informative et l’autre révèle, au-delà de l’énoncé, les indices d’un désir qui cherche à se dire, transparaît à travers le discours effectif, révèle la présence d’un sujet.

[3« Extimité » vient de « extime », néologisme de Jacques LACAN, repris dans un cours de Jacques-Alain MILLER. En résumé, l’extimité c’est le plus intime de l’être (ce que LACAN appelle joissance), ce qui le touche le plus mais qu’il espère trouver par un détour, hors de lui, dans le champ de l’Autre.