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Depuis plusieurs années, dans mon cours de français, j’ai introduit la tournée des cafés littéraires comme porte d’entrée dans la lecture analytique. S’ils n’ont pas toujours permis aux élèves de gouter la littérature, ils m’en ont toujours appris sur le métier au fil de mes essais et erreurs.

Un café littéraire est un moment de discussion autour d’une lecture partagée. Des groupes de quatre ou cinq élèves sont formés autour d’un même roman qu’ils devront faire découvrir aux autres à travers une analyse critique. Chaque groupe à son tour s’installe autour d’une table centrale pour discuter du roman lu, le présenter et le critiquer (un peu comme sur un plateau télé).
J’organise au moins trois cafés sur l’année. Le premier est parfois chaotique, le deuxième est souvent épatant et le troisième trop guindé, il sert d’examen. Un café littéraire réussi permet aux élèves d’expérimenter une posture de lecteur expert qui porte un regard méta sur la construction du roman et le travail de l’écrivain. Mais, pour développer cette posture, il faut pouvoir entrer dans la lecture, ce qui est difficile pour certains. Comment les mettre dans de bonnes conditions pour avoir envie de lire et d’analyser ? C’est la question qui guide ma réflexion pour éviter que ces cafés littéraires ne soient qu’un simulacre de discussion où les élèves brodent autour d’un résumé lu sur internet…

Premiers obstacles : les listes et les groupes

Des romans trop longs, trop vieux — tout ce qui commence par 1900 fait peur à des élèves de l’an 2000 — ou pas assez intrigants ? À éviter. Limiter le choix aide aussi à se décider et facilite la formation des groupes. J’en suis arrivée à proposer un roman de plus que le nombre d’élèves pour pouvoir écarter une lecture qui plait moins. Ma dernière liste d’auteurs belges avait bien fonctionné :Today we live, Derrière la haine, Les boites en carton, La merditude des choses et Loin des mosquées.
Pour le premier café, la liste est fermée et s’articule autour d’un même genre littéraire que nous étudions au cours (par exemple : fantastique ou autobiographie). Je dois beaucoup lire et chercher pour trouver des romans récents, sortis en format poche, de maximum deux-cent-cinquante pages et je ne suis pas encore satisfaite. Pour le deuxième café, je leur propose de faire des suggestions que j’essaie d’intégrer à la liste si le nombre de pages et le niveau de lecture le permettent. Une lecture recommandée par un pair a un autre écho qu’une lecture amenée par le prof.
Les groupes que je laissais se former sans intervenir la première année ont posé des problèmes de grands écarts entre les groupes homogènes de bons lecteurs et de lecteurs en difficultés. Ces derniers qui n’avaient lu qu’un résumé sur internet se trouvaient renforcés dans leur position, voire humiliés. L’expérience m’a amenée à faire des groupes assez mixtes, mais pas trop. Il ne s’agit pas d’associer forts et faibles pour que les uns soient tirés vers le haut par les autres, mais plutôt d’associer moyens forts et moyens faibles pour provoquer de l’émulation en évitant une trop forte domination.
La recette n’est pas mathématique et c’est sûr qu’il faut un peu connaitre ses élèves, leur avoir déjà fait lire des nouvelles, ce qui permet d’adapter la liste à leur niveau (le premier café n’est organisé qu’en novembre). Ce travail de composition se base aussi sur leurs trois choix de préférence des romans. Cette attention au groupe est importante même si la première étape est très individuelle C’est d’ailleurs un point à faire évoluer : rendre le moment de la lecture plus collectif.

C’est pas gagné !

Répartir les romans ne garantit en rien qu’ils soient lus. Se procurer le livre est déjà toute une affaire. Si l’école pouvait acheter des petites collections (réactualisables) de ces romans, ils seraient prêtés aux élèves. Certaines bibliothèques ont des collections de livres en nombre, mais elles contiennent peu de titres, et la logistique est fastidieuse. Au début, j’étais gênée de leur demander d’acheter le livre. L’argument qui m’a enlevé mes réticences est que c’est une bonne occasion de se constituer un début de bibliothèque, que le gout de la lecture passe aussi par la possession de livres et que, pour beaucoup d’élèves, ces livres achetés pour l’école seraient les seules garnitures de leurs rayonnages. Alors je veille à choisir des lectures qui existent en poche (moins cher) je leur donne des adresses de librairies (neuves/occasions) et de bibliothèques où le prêt sera gratuit, des conseils pour anticiper leur commande. La liseuse est autorisée, mais pas les exemplaires sur téléphone !
Durant les quinze jours qui suivent, je les relance souvent et j’aide en particulier les élèves qui ne prennent pas les choses en main (ou moins accompagnés par leurs parents). Aux J’ai cherché partout, mais j’ai pas trouvé, je réponds par un coup de téléphone en direct à la librairie pour vérifier la disponibilité. C’est aussi arrivé que je me fasse avoir par un roman non réédité (vieux de cinq ans seulement !) En dernier recours, je prête à certains élèves mes exemplaires personnels ou un exemplaire à 1 euro de chez Pêle-mêle.

La critique littéraire

Le café doit être préparé par un écrit critique dont le premier obstacle est la confusion entre les deux acceptions du verbe critiquer : donner son avis (négatif) et analyser. Il faut un travail préalable pour les sortir du j’ai aimé/pas aimé et les amener à analyser le roman à d’autres points de vue. Le premier café littéraire est donc organisé autour d’un chapitre du cours, pour leur donner des bases d’inspiration critique.
Fantastiques, science-fiction et merveilleux sont des genres qui s’y prêtent bien. La limite flottante entre ces genres est un bon terrain d’apprentissage. Harry Potter (encore valable quelques années comme référence commune à tous les élèves) est un point de départ idéal pour lancer une première analyse du genre, d’autant que cette saga oscille entre fantastique et merveilleux, ce qui permet d’introduire l’importance du point de vue nuancé.
Un autre point de départ commun pour l’analyse critique est le fait d’avoir connu le plaisir de se laisser emporter ou d’être tenu en haleine par un récit. Tous l’ont déjà vécu, si pas à travers la lecture, par des films ou des séries. À partir de ce parallèle, on peut entrer dans l’analyse qui se fera progressivement plus littéraire. À la question Qu’est-ce qui m’accroche à une histoire ?, ils trouvent facilement une première réponse : le suspens. À partir de là, on cherche comment se construit ce suspens et les éléments de réponses sont autant de pistes d’analyse.
« Il y a du suspens parce qu’on nous cache des bouts de l’histoire » : qui cache des éléments ? Est-ce le narrateur ? Est-ce un point de vue omniscient manipulateur ou un point de vue interne ignorant ? Pourquoi l’auteur a-t-il fait ce choix de point de vue ? Y a-t-il des ellipses/des flashbacks pour nous mettre en haleine ? Ou bien : « Il y a du suspens parce qu’on se demande ce qui va arriver aux personnages » permet d’amener d’autres éléments d’analyse comme l’identification/l’attachement aux héros. Pour s’attacher à des personnages, il faut qu’ils soient développés : comment développe-t-on un personnage ? Que nous raconte le narrateur pour nous le faire connaitre ? Est-il attachant par ses points forts ou ses points faibles ? Suis-je en train de m’identifier ?
Au préalable, nous creusons et exerçons la critique en classe à partir de nouvelles parce qu’il ne suffit pas d’être inspiré, il faut aussi des outils pour structurer son argumentation (en particulier pour bien illustrer et nuancer). J’en suis arrivée à proposer des structures très rigides de développement d’une critique (énoncer, justifier/expliquer, illustrer, nuancer, conclure) qui les aident à approfondir leur réflexion et des formulations types qui les rassurent pour se lancer dans l’écriture.

L’oral

Idéalement, les élèves devraient me rendre l’écrit quinze jours avant l’oral pour que j’aie le temps de le corriger et qu’ils profitent de ces corrections, mais j’y suis rarement parvenue dans ma planification…
La semaine précédant le café, je laisse aux élèves du temps pour se concerter et scénariser leur présentation : se mettre d’accord sur ce que chacun va dire pour éviter les répétitions et s’assurer de l’équilibre des prises de paroles. Pendant ces préparations, je fais le tour des groupes pour entrevoir ce qu’ils ont à dire, m’assurer qu’ils sont sur la bonne voie, les relancer avec des questions : « Tu dis que ce personnage est bizarre, pourquoi ? Est-ce sa personnalité ? Le rôle qu’il joue dans l’histoire ? Ses relations aux autres personnages ? » Ces moments sont souvent déterminants pour développer de bonnes analyses comme celle de cette élève qui avait identifié que Mathias, le soldat allemand, héros de Today we live était dérangeant parce qu’il était trop gentil et ne correspondait donc pas au stéréotype du tortionnaire nazi.
La mise en place demande un peu de logistique : prévoir un local adapté, disposer les bancs, calculer un timing précis (et le respecter pour que chaque groupe ait le même temps), installer les victuailles (répartition à organiser en amont). Si le thé et les biscuits que je propose d’apporter deviennent souvent chips et coca, l’effet désiré reste obtenu : associer littérature et convivialité. Mais on ne mange pas en écoutant les autres !
Concernant le public, je suis encore partagée sur la consigne à leur donner. Demander une prise de note intégrale est compliqué, d’autant qu’ils sont stressés de leur présentation. Ce qui a déjà bien marché, c’est d’exiger une prise de notes pendant deux des quatre présentations (au choix) ou leur attribuer l’évaluation d’un groupe et leur imposer de poser des questions d’approfondissement. Difficile d’éviter que certains relisent leurs notes en faisant semblant d’écouter…
Trouver ma bonne place n’est pas évident non plus. Tout en grattant mes commentaires d’évaluation, dois-je me faire oublier ou être bien présente pour les relancer ? Dans ces cafés, les élèves deviennent experts de leur lecture, je dois appuyer cette position par des questions d’approfondissement valorisantes (pas paralysantes) et ne pas prendre leur place.

Quarante ans de métier

Que ce soit pour les cafés littéraires ou d’autres activités, construire un cours est toujours une recherche et une confrontation à de nouvelles problématiques posées par les groupes d’élèves renouvelés. La posture réflexive et la remise en question, par l’écriture et le partage avec des pairs, me permettent de peaufiner mes dispositifs d’apprentissage. Ils me sont indispensables pour continuer à apprendre tout comme la tension reconnaitre-exiger : je reconnais chaque année de petites victoires et identifie des échecs que je m’exige à dépasser l’année suivante (surlignés au fluo dans mes documents de cours pour m’en souvenir !).
Écrire cet article, par exemple, m’a encore éclairée et me donne envie de me reprendre un petit café. Combien faut-il d’années avant d’avoir rencontré tous les obstacles ? Est-ce possible d’être définitivement équipé pour y répondre ? Une collègue à la retraite me disait que c’était possible, qu’au bout de quarante ans de métier, on pouvait y arriver. Allez, courage.