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Le voyage que Nicolas Jounin nous propose est bien loin des traditionnelles excursions qui occupent plus qu’elles n’apprennent à des élèves ravis de jouer aux consommateurs en dehors des murs scolaires. Il s’agit d’une véritable en-quête sociologique qui amène des étudiants de 1re BAC de l’université de Pa-ris 8, pour la plupart issus de ce quartier populaire, à étudier le ghetto doré de Paris : le quartier de l’avenue Montaigne avec ses hôtels particuliers et ses magasins chics, peuplé de gens fortunés.

Des dominés qui observent de manière scientifique des dominants : un déca-lage peu fréquent. Cela en devient presque drôle tant les anecdotes des jeunes observateurs, pauvres stratèges tentant de s’inclure pour observer un milieu qui n’est pas le leur et qui ne se prive pas de le leur renvoyer de di-verses manières, du regard oblique à la leçon de savoir-vivre, sont racontées avec beaucoup de verve par l’auteur. Ce talent narratif ne fait cependant pas oublier l’analyse des différentes formes de dominations et les inégalités ahu-rissantes qu’elle révèle.
Découvrant et expérimentant la démarche de sciences sociales, voilà donc nos jeunes étudiants en sociologie assis pour prendre des notes durant une heure de manière statique, tour à tour, à la terrasse d’un établissement où le café coute 4 €, au cœur d’une boutique Ferragamo entre quatre paires de chaus-sures à 2 920 € ou dans les salons difficilement atteints d’un hôtel cinq étoiles… Le parc Monceau, lui, regorge de nounous, souvent d’origine afri-caine, qui attendent, à la sortie de l’école privée, leurs jeunes clients et discu-tent à propos de leurs métiers. Seraient-elles les seules étrangères fréquen-tant le quartier ? Et l’auteur de se demander pourquoi il va quérir l’autorisation du maire de cet arrondissement, alors qu’il ne l’aurait jamais fait pour enquê-ter, par exemple, à Sarcelles ?
De retour en amphi, l’immersion subjective, les observations, la rencontre avec les nombreux vigiles, vendeurs, travailleurs ou habitants VIP sont mises à l’épreuve de données objectives sur le quartier. Passé à la moulinette socio-logique, ce milieu qui voit de riches étrangers en employer des pauvres est progressivement décanté de ses mécanismes humains baignés dans l’huile capitaliste dont l’hétérogénéité n’est plus à démontrer. L’analyse révèle ainsi une réalité sociospatiale plus complexe que les premières impressions ne la laissaient supposer.
On découvre qu’il est possible pour les Crésus du quartier de se plaindre des prix des magasins de luxe et d’attendre des soldes, qui même à moins 50 % ont plus de zéros que votre pire élève ; que le nombre peu élevé de sanisettes dans ces rues en dit peut-être beaucoup du public désiré et de l’accessibilité facile des toilettes des magasins avec portiers, pour les bons clients ; qu’un étranger peut passer inaperçu quand il est très riche et issu du milieu des af-faires ; ou encore que le logement précaire existe dans les riches avenues quand il monte en altitude — inégalité verticale — dans les hôtels particuliers, sous les toits, dans les chambres de bonnes. Les étudiants s’étonnent : pour-quoi les magasins visités sont-ils presque vides de marchandises alors que le prix aux mètres carrés est pour le moins salé ? La gestion de l’espace apparait alors comme signe de distinction.
L’analyse qualitative, sous forme d’interviews, nous en apprend beaucoup sur les habitudes et la mentalité parfois raciste de la classe sociale cossue passé le coin de la plus célèbre avenue du monde et qui est totalement en décalage avec l’existence du plus grand nombre.
Mais ce qui est plus intéressant encore, c’est l’appel pédagogique de l’auteur à ce que tout l’espace social devienne terrain pédagogique, à ce que l’enseignement devienne le révélateur de champs de bataille où il faut prendre parti et s’engager. Voilà un livre pour allumer le feu, celui de la citoyenneté par l’apprentissage de la rigueur analytique. Mais aussi, pourquoi pas, pour ceux qui ne veulent toujours pas comprendre pourquoi les gilets jaunes y ont manifesté tous les samedis. Un voyage de classes qui est très loin donc du kangourou de Walibi et des classes vertes hors de prix.
N. Jounin, Voyage de classes. Des étudiants de Seine–Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers, La Découverte, 2014.