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À bâtons rompus

Poussons la porte de cette petite école de quartier dans un faubourg populaire de Liège. Rencontre avec son directeur.

En attendant que Marc Jansen vienne m’ouvrir la porte, je regarde le panneau d’affichage qui est à l’extérieur. Quelques informations nécessaires, des messages clairs en peu de mots et avec des images, pas de vieilles feuilles jaunies remplies de longues phrases en police 9. On sent que cet affichage est soigné et se veut accessible. Une date, une image de photographe, les parents savent quand ce sera le jour de la photo individuelle et de la photo de classe.

Devant la porte

J’entame la conversation avec cet exemple de communication afin d’en savoir plus sur la manière de communiquer avec les parents, et plus particulièrement ceux d’entre eux qui sont allophones, ou parfois peu familiarisés à l’écrit.

« Rapprocher les familles de l’école et redonner de la fierté. »

«La communication avec les familles, c’est très important. J’essaie par tous les moyens. J’utilise Google traduction quand j’envoie des mails aux parents. Ils ont presque tous accès à internet. Pour les autres, c’est via le journal de classe. Pour les communications importantes, je veille à ce qu’ils soient traduits dans chacune des langues qui existent à l’école. C’est du travail. Ça ne résout pas tout, car il y a des parents analphabètes. Mais certains de ces parents-là viennent me trouver, car ils voient que j’essaie de communiquer avec eux, dans leurs langues. Pendant le covid, j’ai eu un assistant social en soutien, et c’était vraiment utile.» Il ajoute : «La première chose que j’ai faite quand j’ai repris le poste de direction, c’est de mettre sur pied un comité de parents. C’était quelques jours après la rentrée, à l’occasion d’un déjeuner avec les parents où je me présentais, où je présentais l’équipe. J’avais un Powerpoint avec des images en soutien avec ce que je disais. Mais, il va falloir recommencer, car avec les confinements successifs, le comité s’est désagrégé. Je vais recommencer à la rentrée, j’ai l’aide d’une bénévole de l’asbl qui a un bon contact avec les mères qui viennent à un atelier couture le mercredi après-midi. Ce cours est un prétexte pour faire du lien et avoir l’occasion de converser en français.»

Une bénévole d’une association : je suis étonnée. Marc m’explique : «J’ai créé une asbl pour amener la culture à l’école, car je me rends compte que les enfants des milieux défavorisés n’ont pas l’occasion d’aller dans des lieux culturels ou d’être inscrits dans des activités extrascolaires comme ceux issus de classes sociales privilégiées qui sont inscrits dans diverses activités comme du théâtre ou des cours privés de danse, par exemple. Il existe des écoles de devoirs qui proposent aussi des ateliers créatifs, mais il n’y a pas assez de places pour tout le monde. Avec l’asbl, tous les enfants ont accès gratuitement à des ateliers de technologie, à des cours de clarinette, à des animations musicales ou théâtrales pendant le temps scolaire et en dehors.»

Rapprocher les familles de l’école et redonner de la fierté, c’est une priorité dans cette école. Un autre dispositif, «  L’heure du conte », s’y attèle. «Grâce à l’asbl, un conteur professionnel a été engagé. Il va dans les classes de maternelle. Ensuite, les parents ont été invités à écouter aussi ces histoires. Lors d’une réunion, il leur a proposé de conter avec lui. Dans leur langue ou pas. Des contes ou des comptines. C’est un travail de faire ça : convaincre des mères de participer. Une bénévole est là pour aider. Ça amène beaucoup de fierté aux enfants de voir leurs parents qui viennent en classe et racontent des histoires. C’est une manière de désamorcer les conflits de loyautés entre la langue de l’école et celles des familles. On appuie là une ouverture aux familles et une reconnaissance de leurs codes propres sur lesquels on s’appuie pour les apprentissages scolaires. Ce type de dispositif est poursuivi en primaire, sous forme de classes ouvertes aux parents, mais aussi durant les séances de cours lorsque, par exemple, on compare les manières de conjuguer en fonction des langues qui sont dans la classe avec les élèves bilingues. Chacun est invité à expliquer comment ça fonctionne dans sa langue. Le bilinguisme devient une force et plus un souci!»

À la porte

Marc a déjà une longue expérience comme directeur d’école dans le fondamental à Liège. Il veut lutter, là où il est, contre la transformation des inégalités sociales en inégalités scolaires. Il est attentif aux raisons des parents qui ont du mal à assurer pour leurs enfants une régularité à l’école. Et quand un parent frappe à sa porte, ou un élève, il interrompt l’interview pour être disponible.

«Sur le plan pédagogique, on travaille avec des groupes de besoin pour les élèves. Notre plan de formation va dans ce sens : avec des questions à travailler comme l’organisation de la classe, la différenciation, la collaboration entre nous. Les professeurs vont à deux suivre une formation et puis on mutualise en équipe.» Marc m’entraine dans la salle des professeurs. Et comme il le faisait quand il avait un projet de classe lorsqu’il était enseignant, il y a un grand tableau où sont reprises les tâches, l’agenda, où les membres de l’équipe s’inscrivent. «Il y a une réunion tous les quinze jours, de vingt minutes, et on voit où on en est. Quand une action est terminée, on se congratule. On voit qu’on avance. C’est comme ça qu’on s’organise et qu’on régule le travail. On garde des traces en faisant des photos.» Il n’y a plus de concertations systématiques, mais des concertations quand on en éprouve le besoin.

Je m’intéresse aux résultats des élèves de l’école aux évaluations externes. «Par rapport aux évaluations externes, les résultats des élèves qui sont présents sont bons, mais avec le problème de l’absentéisme d’une partie des élèves, ça fait chuter la moyenne et c’est très décourageant pour les enseignants. J’essaie de lutter contre l’absentéisme que le covid a accentué. Je voudrais l’aide d’une assistante sociale. À mon échelle, je soigne l’accueil des parents, j’essaie d’établir une relation de confiance. Je m’appuie aussi sur les associations du quartier. Mais c’est encore insuffisant.»

Évidemment, tous les enseignants ne partagent pas les mêmes orientations. Mais même si certains développent des opinions différentes de celle du directeur, la discussion est possible. Et le plus important, c’est que chacun tente de ne pas être dans le jugement quand il y a une mère ou un père face à soi : l’important, c’est la scolarité de l’élève, les progrès qu’il fait, l’intérêt de collaborer à sa réussite.

La première porte

«L’école maternelle est essentielle», c’est le titre d’un travail de la Fondation Roi Baudouin, et aussi ce que pense le directeur, d’autant plus avec la paupérisation due au covid, et aux nombreuses difficultés sociales quotidiennes de certaines familles des élèves qui sont inscrits dans cette école de quartier. «Dans l’école, il y a des familles d’origine immigrées et des autochtones. Quelques-unes d’entre elles ont un point commun : un niveau de vie économique très bas.» Marc accompagne ces familles pour chercher de meilleures conditions de vie. Des familles avec six enfants qui vivent dans deux pièces, ce ne sont pas des cas isolés. «Car l’absentéisme, c’est aussi une question de moyens. Certaines familles n’ont pas de quoi garnir les tartines des enfants, par exemple. Il y a aussi des parents qui ont été mal traités par l’école. Peur qu’on les appelle pour leur dire que leur enfant est nul.»

La problématique principale dans l’école, c’est donc l’absentéisme : «25 % d’injustifié : c’est déjà beaucoup. Et avec les absences justifiées — plus de la moitié des certificats sont postdatés par peur de perdre les allocations familiales —, ça en fait encore plus. En maternelle, il n’y a pas d’obligation scolaire avant la 3e année. Cela accentue le problème. Quand ils arrivent en 1re année primaire, ceux qui sont présents régulièrement ont le bagage pour apprendre à lire, à écrire et à calculer. Ceux-là réussissent le CEB, et parfois brillamment! Ce constat montre bien l’importance du travail fait en maternelle, concernant les codes de l’école et l’apprentissage. Le langage de l’école, par exemple, est porteur de savoir, tourné vers la conceptualisation de ce qu’on a appris, vers l’abstraction. À l’école quand on effectue une tâche demandée par l’institutrice, il y a des buts d’apprentissage qui peuvent échapper à certains élèves, et on sait que les enfants qui viennent de milieux dévalorisés ont plus de risque de ne pas comprendre ce que l’école exige d’eux.»

Le directeur voudrait que la formation initiale prenne en compte ces différences de rapports au savoir pour que les enseignants puissent en tenir compte dans leur classe et c’est pour cela qu’il a contribué avec certains des membres de l’équipe au projet de la fondation.

Pour lui, l’acte d’enseigner est politique. Les positions déterminent les façons d’enseigner. Le système scolaire avec la liberté du père de famille pour le choix d’une école met les établissements en concurrence et c’est aussi un combat à mener. Les modalités d’inscription renforcent la fabrication d’écoles ghettos. Marc voudrait s’organiser avec deux autres écoles du quartier pour favoriser davantage la mixité sociale, comme il l’avait fait dans l’école qu’il dirigeait précédemment.

Être directeur dans une école en milieu populaire, c’est encore plus de travail pour relever les missions d’une école de la réussite pour tous. D’ailleurs, le temps de cette rencontre est compté, il a du pain sur la planche.