À la lisière

L’école est au bord d’un monde. Comment celles et ceux qui y travaillent découvrent qu’elle porte en son sein des mondes de cultures et d’expériences variées.

Il y a ces moments où la classe ne se connait pas. Retour de vacances, c’est bizarre de remettre un pied à l’école. Ce bâtiment fermé pendant l’été. Avoir les clés de la baraque sans que ça soit chez toi. La salle des profs remplie d’anciennes et de nouvelles têtes, la machine à café, les sacs, les ordis, les visages encore bronzés. La cour grouille. Chercher son local, se demander sa classe, qui seront les autres. Monter les escaliers, entrer, s’assoir, les yeux dans le brouillard. Pas assez dormi, retrouver le rythme.

8 heures 20. Vingt-cinq élèves assis, un prof debout. Quelques minutes où le silence règne. C’est le début d’une rencontre. Le calme annonce parfois la tempête.

Corps à corps

Ici et là, de petits groupes se forment, sans qu’on y prête vraiment attention. C’est vrai qu’on n’est pas dans la cour, ni dans les couloirs, ni dans les toilettes, ni au réfectoire, ni au parc sur le temps de midi place Morichar. Encore moins dans les téléphones, les WhatsApp et les TikTok.

On n’a pas encore fait de plan de classe, on a envie de leur faire confiance. Et puis de toute façon, on ne sait pas qui on mettrait à côté de qui, on ne les connait pas très bien. Alors ça s’assoit où ça veut. Les regards se croisent, les bouches qui chuchotaient s’élèvent. La craie écrit sur le tableau pendant que les jambes s’agitent sous les bancs. Il y en a un qui demande à aller aux toilettes et l’autre qui jette son Tippex à une élève qui est au fond de la classe. Un papier de Chocobon crisse, on demande le silence une fois, puis deux, puis dix. Ça continue malgré les remarques. On se sent impuissante, on ne situe pas encore bien la dynamique du groupe. On dit « Hé toi, s’il te plait, tu pourrais arrêter de parler, je n’arrive pas à aligner deux phrases dans le silence ». Le bruit de fond continue. On a une tête comme un radar. Quand on demande à l’un le calme et l’attention, c’est l’autre qui s’endort sur son banc. On a l’impression que ça vient des quatre coins sans savoir situer. On panique. Ce n’est pas une impression.

Dérapages culturels

On redemande trois fois un prénom et on se plante dans la prononciation, on s’excuse. On confond deux élèves qui se ressemblent. On est gênée, on n’a juste pas vraiment regardé parce qu’il faut regarder tout le monde et finalement, on ne regarde personne. Il y a vingt-sept prénoms dans cette classe. Et cent-neuf dans quatre autres. On inverse deux élèves aux prénoms similaires. On est dyslexique, mais on ne le dit pas. On s’excuse encore. On regarde tout le temps le même élève qui capte notre attention. Son timbre de voix, sa gestuelle, sa prise de parole sans la demander. On s’énerve un peu. Pendant que d’autres parlent, se lèvent ou ne prennent pas note, on continue de le regarder. Il catalyse, on se braque. On prend le journal de classe et on met une note disciplinaire. Ce n’est pas du tout notre genre, on veut assoir une autorité qu’on n’a pas. On passe à côté.

De cette multitude s’exprime la claquette-chaussette, le short même en hiver, la combi technique, la chaine autour de la taille, les cheveux attachés qui voudraient se voiler, la gomina, la casquette, le vernis à ongles effet gel, la vareuse de foot, le décolleté, la gueule qu’on a et qu’on ne voudrait pas, qui se fait remarquer d’elle-même, celle qu’on associe d’office à un comportement, celle qu’on ne voit pas, qu’on a appris à baisser, celle qu’on farde pour masquer ou pour feindre, la gueule des mauvais jours, celle qui ne fait rien et réussit quand même, celle qui s’oublie par la vitre, celle qui est bien droite toujours à vouloir répondre, surtout bien faire, celle qui reste sous la couette et celle qui joue, qui n’arrive pas à se concentrer, qui ne comprend même pas ce que ça veut dire.

On n’est pas dans leur corps. On n’est pas dans leur tête.

Postures d’État

On te regarde, tu te sens inspectée. C’est ce chemisier, ce pantalon curieusement coupé ou tes poches sous les yeux de cette nuit d’insomnie. Tu t’es levée tôt, tu n’as pas pensé à attacher ce dernier bouton. Tu souris pour ne pas montrer tes larmes aux yeux. Tu entends, mais tu n’écoutes pas. Tu décides de parler beaucoup, tu te mets devant la classe et tu te sens intransigeante aujourd’hui. Tu ne racontes pas ton cours, tu le dictes. Le moindre chuchotement est un cri, la quelconque demande un refus. Tu penses que tu n’as pas droit au chapitre de ta vie perso, par toi passe le savoir, tu es prof, la gardienne des compétences. Un salaire à gagner, un horaire à respecter, des réus à honorer. Tu te dois d’être neutre.

La pente culturelle méchamment glissante que prennent ton pays et le monde avec, tu y penses tous les jours. Ça devient ton prisme de lecture, ton regard sur ce qui se passe en classe entre les élèves, entre les profs, les profs et les élèves, la direction avec les profs. C’est un champ de bataille intérieure et ce qui se produit dans la classe est le reflet du miroir de ce qui se trame hors des murs de l’école. Dans les bureaux et les ordinateurs des administrations, dans les caisses de plus en plus vides des services publics et dans les poches des institutions financières privées, dans les quartiers pendant les matchs de foot, dans les délits de faciès sur les motos, dans les avions-retours, dans les apparts insalubres, dans les appels au secours enfermés, dans les coups, dans les dépositions lettre morte. La violence est symbolique, physique, étatique.

Ordre social

La classe est divisée, tu es dépassée par la tournure de la situation. Les filles, en minorité, apprennent à se taire. Les garçons, gonflés à la sauce mascu, se moquent et s’insultent, les injures racistes d’hier sont encore celles d’aujourd’hui. Ils se rient au nez, se touchent, se frappent. Ils miment les adultes et leurs gros bras, leurs grandes gueules et leur monsieur je sais tout. Ils défient les profs peut-être par défiance, parce qu’ils cherchent à trouver un équilibre de ton, de justice, d’intégrité. S’il y a abus de pouvoir je le dis, je ne me laisse pas faire, les profs y en a qui sont racistes, ils parlent mal. Ils nous confondent parce qu’on est tous les deux métisses. C’est toujours les mêmes qui prennent, quand je parle la prof elle est sur moi alors que les autres aussi ils parlent. Les filles, on ne leur dit rien ou juste chut. Et les Blancs là, c’est pareil, on ne dit rien. C’est toujours nous.

Les luttes de pouvoir gobent tout l’air de la classe.

On s’asphyxie.

Tout change sauf ce qui demeure[1]C. Geertz, 1999.

Clifford Geertz est un anthropologue américain des années 60. Lors de ses recherches en Indonésie et au Maroc, il se demande comment décrire et conceptualiser les cultures qu’il rencontre. Il développe une approche interprétative de la culture qui rompt avec les courants dominants de l’époque. En portant davantage son attention sur la notion de sens plutôt que de comportement, sur la compréhension plutôt que les lois, il invite celui et celle qui cherche à prendre conscience de ses faiblesses et de pratiquer une compréhension du monde dans lequel vivent ceux qu’il étudie. « L’astuce est d’arriver à comprendre ce que diable ils pensent être en train de faire[2]C. Geertz, 1999.. » Chercher à expliquer comment une personne est logique envers elle-même plutôt que de rendre compte de son comportement. Tout un art.

« Peut-être que c’est parce que ça foire un peu tout le temps à l’école que ça peut se transformer. »

Kaléidoscope

Des trois mots grecs kalós « beau », eîdos « image » et skopéō « regarder », cet instrument optique réfléchit à l’infini et en couleurs la lumière extérieure. Alors que nous regardons d’un côté du tube, la lumière entre de l’autre et se réfléchit sur les miroirs. C’est vrai que ça foire bien en classe. On nous bassine les oreilles avec des réformes, mais peut-être qu’il n’y a rien à inventer. Peut-être que justement, c’est parce que ça foire un peu tout le temps à l’école que ça vit, que ça bouge et que ça peut se transformer. Peut-être que nous pourrions aussi arrêter de résister et plutôt persister. Puisqu’on est là. Les élèves aussi. Les journées à l’école, elles se répètent, on y est tous les jours en classe, alors pourquoi pas continuer avec ce qu’on a. Et le garder. Le façonner. Peut-être que nous pourrions déjà ouvrir la fenêtre de la classe pour laisser entrer la lumière et la laisser se réfléchir. Comme dans un kaléidoscope. Ça ferait joli et puis il y aurait des formes infinies qui jouent dans un monde. Ce serait peut-être ça apprendre à se connaitre.

Et comme l’écrit Jackie Assayag, « il n’y a pas une histoire de quiconque avec un seul visage ou un unique portrait, ni même une biographie, mais bien une profusion d’histoires, une nuée de biographies, une conjonction d’évènements[3]J. Assayag, 2007. ».  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1, 2 C. Geertz, 1999.
3 J. Assayag, 2007.