Où sont les autrices ? Où sont les « petits » auteurs à côté des « grands » ? Les références culturelles et littéraires transmises à l’école sont de plus en plus questionnées et cet espace de réflexion et d’invention est stimulant pour une prof de français.
Avec ma collègue de cinquième secondaire, nous avons repensé le cours autour des Lumières et nous n’avons pas fini de chercher le bon fil, de faire des choix qui nous satisfont. J’étais en difficulté avec ces choix quand je préparais seule mes séquences. Dans mon école actuelle, nous collaborons beaucoup et cela apporte des contraintes qui m’ont libérée. Mes recherches sont plus ciblées et, grâce aux échéances communes ou au champ de recherches restreint par le compromis, je m’y perds moins — encore un peu quand même parce que s’égarer permet des trouvailles. Aborder le siècle des Lumières à l’ombre des « grands auteurs » et de leurs « grandes œuvres » est un nouvel espace de connaissance à explorer et je retrouve le plaisir d’apprendre. La préparation du cours reconfigure ce que je pensais savoir et ce déplacement de mes connaissances m’enthousiasme beaucoup.
La séquence de français s’inscrit dans un module transdisciplinaire plus large autour de la figure de la sorcière. Nous avons donc décidé d’aborder ce mouvement sous l’angle des femmes, c’est le siècle où se brule la dernière sorcière, où la femme se définit comme « femelle de l’homme », uniquement épouse et mère. Au XVIIIe germent beaucoup d’idées féministes qui n’en portent pas encore le nom ; les écrits des femmes, bien que publiés et diffusés, restent largement discriminés et considérés comme une littérature mineure. Qui connait les textes d’Émilie du Chatelet ou de Louise d’Épinay ? Nous en avons pourtant peut-être lu, mais ils étaient signés Voltaire ou Rousseau parce qu’il est maintenant avéré que ces auteurs dont elles ont été les compagnes intellectuelles ont largement nourri leur œuvre de leur correspondance avec elles — ou en signant même de leur nom d’homme des textes écrits par ces deux femmes.
Consacrer du temps de cours à découvrir les œuvres et idées des femmes des Lumières qui n’étaient pas au programme doit forcément se faire au détriment d’autres contenus. Par quel chemin passer ? Juste remplacer les auteurs étudiés par des autrices ? Donner le cours comme avant puis introduire un regard critique ? Faut-il maitriser vraiment toutes les bases avant d’avoir un regard critique ? Ne faut-il pas que les élèves passent par la recherche et soient eux-mêmes confrontés aux références qu’ils trouveront ou à celles qui leur échapperont ? Le but est-il de restaurer la place des femmes ou critiquer celle des hommes ? Et les idées derrière ? Qu’est-ce qu’on garde de ces Lumières ? L’extrême droite n’est-elle pas preneuse d’un détricotage de l’universalisme, du rationalisme ou des élans révolutionnaires du XVIIIe ? Mon travail de prof devient celui d’une chercheuse, il faut se procurer des livres, trouver des textes d’autrices et les commenter soi-même parce qu’elles sont absentes des manuels et peu évoquées sur internet. J’adore la recherche, mais j’aimerais bien aussi être payée pour.
« Mon travail de prof devient celui d’une chercheuse. »
Une question est brulante à chaque époque (particulièrement la nôtre) : quel équilibre entre transmettre des connaissances et les déconstruire, les critiquer ? Tous ces grands auteurs intouchables, faut-il continuer à les faire lire en les critiquant ou bien faut-il mettre leurs noms en sourdine et placer d’autres textes à l’honneur ? Je pourrais écrire tout cet article en continuant à ne citer que des noms d’auteurs connus et à ne pas faire connaitre les autrices (Émilie du Chatelet et Louise d’Épinay, vous ne les oublierez plus, hein ?). Ces choix de contenus de cours concernent tous les enseignants, c’est une liberté pédagogique précieuse et vertigineuse.
Finalement, voilà comment j’ai construit la séquence cette année. J’ai été très surprise de constater que, dans mon manuel Grands courants de la littérature édition 2011, dans les quatre pages présentant les Lumières, aucune autrice n’était citée. Il y a juste Germaine de Staël qui est présentée comme une figure de salonnière, femme cultivée accueillant les philosophes venus penser dans son salon — une femme du foyer donc. De son œuvre, il n’est pas fait mention, ni de celles de Louise d’Épinay et Émilie Du Chatelet déjà citées ou de Félicité de Genlis et Marie Leprince de Beaumont par exemple. Dans la réédition du manuel en 2015, un nouveau paragraphe est apparu évoquant Olympe de Gouges et sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Le travail de dénonciation féministe entamé dans les années cinquante avait donc enfin quelques effets dans les manuels soixante ans plus tard.
Par curiosité, j’ai demandé à ChatGPT de me faire une présentation des idées et de la littérature de ce siècle. Lui (ou elle ?) non plus ne cite aucune femme. J’ai dû lui demander trois fois s’il ne manquait pas quelque chose pour qu’il me cite Germaine de Staël et les salons — en me remerciant beaucoup de ma question. J’ai donc décidé d’utiliser ces deux sources pour une activité introductive avec l’objectif de les surprendre et de leur faire constater l’absence des femmes dans deux sources assez basiques sur le sujet. Ils devaient réaliser une carte mentale ou un résumé du mouvement en se basant sur ces deux sources. Ensuite, je leur ai annoncé l’intitulé de la séquence, « Femmes des Lumières », et nous avons pu constater qu’elles étaient les grandes absentes.
La suite de la séquence, je n’en suis pas encore satisfaite, mais il y a une exploration de textes du XVIIIe pour documenter le statut de la femme (la plupart écrits par des hommes), il y a deux articles pour documenter des propos politiques ou littéraires tenus par ces femmes, et un devoir autour du chapitre sur le genre dans « Va voir dans l’dico si j’y suis » qui propose un historique assez édifiant de la définition de la femme. Ce moment de recherche de textes et d’une voie pédagogique pour travailler un contenu, je voudrais que les élèves le vivent avec moi. Ce désir d’apprendre que je ressens dans ma prépa, c’est décidément ça que j’espère piéger dans mes cours. Et y parvenir dépend à la fois de la qualité de la prépa, mais tout autant de la dynamique de classe, de l’état de ma relation aux élèves comme des conditions du jour. Un même cours donné prend des chemins chaque fois différents.
Les idées féministes ne datent pas d’hier, je suis prof depuis quinze ans et je me décide seulement à mettre en avant les femmes injustement dominées et invisibilisées dans la culture légitime, donc dans les programmes (et donc dans mes listes de lecture et mes cours). Qu’est-ce qui a changé ? Est-ce juste parce que les nouvelles idées infusent doucement ? Est-ce le fait que je sois plus expérimentée et à l’aise avec le programme ? Ou est-ce le travail collaboratif et transdisciplinaire qui me met en dialogue avec les collègues et nous fait débattre, en particulier sur des sujets politiques qui me font me remettre en question ?
Une ouverture s’est aussi produite quand je suis devenue mère. Ça m’énerve qu’on utilise l’expérience maternelle en soi-disant lien avec l’expérience professionnelle éducative, mais dans cet exemple, c’est différent, ce n’est pas « je suis meilleure prof depuis que je suis mère ». Devenue mère, je suis frappée par tout ce qui incombe « spontanément » aux femmes dans le soin des enfants. Les idées s’inscrivent dans un ordre social dont on ne s’extrait pas si facilement. C’est un énorme travail de déconstruction — consciente et inconsciente — son propre positionnement féminin dans une société patriarcale et, en entamant celui-là dans ma vie personnelle, ça m’a sauté aux yeux que je pouvais aussi le mener dans mes cours et peut-être contribuer à dévier ou ouvrir les possibles de futures trajectoires de femmes et d’hommes que deviendront nos élèves.
Une autre résistance provient des élèves (et derrière eux, leurs amis dans d’autres écoles, leurs parents et les référents culturels communs). Face à un cours sur des contenus moins convenus, certains s’inquiètent de ne pas voir le programme, de ne pas apprendre assez, de ne pas être au niveau des autres pour bien entamer des études supérieures. Et je ne peux pas les blâmer ! La compétition scolaire et sociale est telle que le stress peut être grand de ne pas se sentir assez bien doté pour se placer dans la course.
L’usage du temps de cours est un choix politique que tout prof doit poser sans se cacher derrière le programme qui les en empêcherait parce qu’en Belgique dans le cours de français (secondaire général supérieur en tout cas) la liberté pédagogique est grande et elle est certainement à défendre avec force. Tout en défendant cette liberté individuelle, il faut travailler à faire évoluer les contenus communs des programmes, diffusés entre autres à travers les manuels. Je trouve nécessaire la tension entre référents communs de l’école et liberté personnelle du prof. Les références, on ne peut plus les transmettre sans un regard critique, sans restaurer les figures oubliées. Pour moi, c’est là qu’un espace d’invention énorme est encore ouvert.
Mon ouvrage de référence sur les femmes auteures du XVIIIe est un chapitre du livre collectif « Femmes et littérature. Une histoire culturelle » publié en 2020 sous la direction de Martine Reid.