Rance, 2025, à droite toute. L’air du temps, très travail-famille, parvient doucement dans les écoles. C’est peu dire que l’organisation du travail, entre servilité et non-sens, n’aide pas à y faire face.
La réunion de lundi a porté sur le retour du redoublement. Le contexte : les politiques scolaires récentes visaient à rendre presque impossible le redoublement. Les familles avaient le dernier mot sur le destin scolaire de leur enfant. C’est l’ancien ministre, Attal, qui a lancé l’idée du retour du redoublement. Désormais les profs peuvent décider contre l’avis des familles. Attal a présenté cette mesure comme une façon de « restaurer l’autorité de l’institution », de « rendre du pouvoir aux enseignants ». Depuis ce type a présenté un projet de loi attaquant les principes de la justice des mineurs (les mineurs seront jugés selon les critères des majeurs). Le projet est clair.
La directrice amorce la réunion en répétant les paroles de son chef, l’inspecteur. Le retour du redoublement, dit-elle, est une grande nouvelle. Nous allons de nouveau nous faire respecter des familles. Un collègue approuve. Il sera même possible de faire redoubler deux fois un enfant, s’il ne travaille vraiment pas. Les familles pourraient toutefois être tentées de refuser la décision : à charge pour nous de constituer un dossier sur les élèves afin de se prémunir de ce risque. Plus tard la directrice plaisantera en disant : « J’ai dit à la mère : c’est comme la police, on est obligé. »
Autour de moi tout le monde note soigneusement.
Je suis un peu accablé. La question du redoublement est pourtant réglée depuis longtemps (« inutile et néfaste » selon la conférence du Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco) sur le sujet en 2016). Le redoublement était déjà dénoncé comme pratique réactionnaire dans les années septante. L’idée qu’on ne serait respecté qu’à condition de menacer les gens me paraît fausse et dangereuse. Elle est fausse, car ce n’est pas du respect que l’on gagne ainsi : c’est de la crainte et de la haine.
Je suis aussi étonné. En effet, dans cette école, les relations avec les familles sont cordiales. L’équipe enseignante est stable. Les collègues, hormis les deux ou trois inévitables réacs que l’on retrouve partout, n’expriment pas ce genre de jugement violent sur les familles populaires que l’on entend parfois. D’où peut donc venir ce besoin de « restaurer l’autorité » professorale ? Ce décalage entre le discours et les actes me frappe.
Que faire ? Avant, je parlais dans les réunions. Maintenant moins. Cocotte, la directrice est en transe. Le sujet l’inspire. Elle éprouve des difficultés à organiser les réunions et tâche d’y remédier en parlant fort et en adoptant une posture autoritaire. « Restez concentrés », dit-elle, avant de dévier elle-même du propos. Cela ne m’empêchait pourtant pas de donner mon avis avant. Il me semblait important de rendre public les problèmes. Mais, je crois avoir perdu ma sensibilité démocratique. Les seuls moments de travail collectifs, à l’école, sont ceux où nous devons répondre à une demande de nos chefs, demande que Cocotte nous répercute sans distance et avec l’angoisse de bien faire. Les formations, dont le thème est toujours imposé, prennent inévitablement la forme de devoirs que nous effectuons afin que le formateur puisse lui-même présenter les comptes qu’il a à rendre. « La liberté est le crime qui contient tous les crimes », Mai 68. Cette absence de travail collectif autonome commence lentement à me faire perdre le sens du travail. De toute façon personne n’écoute pendant les réunions.
Pourtant, je suis indigné. Mais, le caractère irrationnel de l’attachement à cette pratique m’effraie. Est-ce cependant si irrationnel ? Certains collègues, il faut bien le craindre, doivent approuver cette politique de mise au pas de la jeunesse.
Mais pas tous. Seulement, je n’ai pas tant de temps pour discuter avec eux du sujet. Les réunions servent à autre chose, Cocotte y parle pour donner des consignes. Parler de cela au repas me semble périlleux. En général, les questions pédagogiques se règlent sur le groupe WhatsApp des profs. Je décide donc d’envoyer des liens sur la question du redoublement, accompagnés de captures d’écran. C’est de la pédagogie : « On se persuade mieux, d’ordinaire, des choses que l’on a soi-même trouvées », Blaise Pascal. Voici, me dis-je un peu perfidement, une manière de faire confiance à l’intelligence de mes collègues.
Plus tard, Farah met un pouce sous un lien et puis, c’est tout.