Alors, la mixité sociale dans les écoles, on y va quand ?

CGé a signé !

Notre enseignement est l’un des plus inégalitaires parmi les pays riches. Ce fait n’est pas contesté et vient malheureusement encore d’être confirmé par la dernière édition de l’étude PISA.

Si les causes de ce fléau de l’inégalité sont diverses, les sciences de l’éducation ne laissent pas de doute sur le rôle crucial qu’y joue la ségrégation sociale entre établissements. En effet, les enfants des familles riches et pauvres se concentrent souvent dans des écoles distinctes. L’effet principal de cette ségrégation est ainsi l’entretien et le renforcement des inégalités scolaires. Mais cette ségrégation est également contraire aux exigences d’une éducation citoyenne et d’un apprentissage de la différence, ressources essentielles pour construire une société démocratique. Elle contribue aussi à aggraver la pénurie d’enseignants : on observe en effet beaucoup de turnover et d’abandons en début de carrière chez ceux qui doivent relever les défis compliqués d’écoles « ghettos ».

Lutter contre cette ségrégation n’est pas simple. Le libre choix de l’établissement scolaire est solidement gravé dans notre Constitution et dans notre culture. Or le « quasi-marché » scolaire a un impact décisif sur la ségrégation : il encourage la recherche de l’entre-soi et tous les parents ne maîtrisent pas également les arcanes de notre système éducatif.

Sans doute beaucoup de parents, de divers milieux sociaux, seraient-ils prêts à plus de mixité sociale, mais le système actuel, en raison d’une offre souvent ségréguée, rend un tel choix difficile.

Il s’agit donc, pour les décideurs de l’enseignement, d’obéir à des injonctions apparemment contradictoires : promouvoir la mixité sociale et lutter contre les effets du marché scolaire tout en préservant la liberté de choix des parents. Devant cette difficulté, depuis maintenant plus de quinze ans, différentes variantes du décret inscription ont tenté d’améliorer les choses. L’objectif était d’éviter l’arbitraire qui régnait parfois jadis lorsque des établissements étaient trop demandés par rapport à leur capacité d’accueil. Il s’agissait donc bien de réguler le marché de manière périphérique et nullement de s’attaquer au principe du marché scolaire ou à la ségrégation. De plus, ces décrets successifs n’ont concerné que la première année secondaire, alors que la ségrégation et les inégalités sont observées dès l’école maternelle. Ce que beaucoup de personnes craignaient a été confirmé récemment : le décret inscription n’a pas permis d’améliorer significativement la situation en matière de mixité sociale des établissements puisque ce n’en était pas réellement l’objectif.

Une nouvelle proposition

Que faire devant ce constat d’échec ? Abandonner ? Impossible de se résigner devant la gravité des inégalités, les injustices croissantes qui en résultent et le renoncement au rôle de l’école comme creuset d’une société vraiment démocratique. Il faut peut-être d’abord se rappeler que, si notre Constitution bétonne la liberté d’enseignement et le libre-choix des parents, elle n’impose aucunement l’obligation de choix. Or c’est bien la situation devant laquelle se trouve chacun des parents dont les enfants sont en âge d’obligation scolaire. Ils sont en effet contraints de trouver eux-mêmes une école. Dans ce contexte, une proposition nouvelle fait actuellement l’objet d’une initiative citoyenne initiée par l’Aped (Appel pour une école démocratique), initiative soutenue par de très nombreuses personnalités, associations et syndicats.

On y propose d’abord d’intervenir dès le début de la scolarité et pas seulement au début du secondaire. Ensuite, l’idée est de proposer une école à chaque élève en tenant compte à la fois de la proximité géographique et de la volonté de favoriser la mixité sociale. Autrement dit, chaque établissement serait proposé à des enfants d’origines sociales variées. Une étude conjointe du Girsef et de l’Aped a montré que, à Bruxelles, une telle méthode est susceptible de produire bien davantage de mixité sociale qu’actuellement tout en permettant à la majorité des élèves de fréquenter une école plus proche de leur domicile. Les parents qui accepteraient l’école proposée n’auraient plus aucune démarche à effectuer puisque leur enfant serait automatiquement inscrit et qu’ils bénéficieraient ainsi d’une place garantie dans une école socialement mixte. Pour les autres, il suffirait de signaler leur refus aux autorités et ils pourraient alors se mettre à la recherche d’un autre établissement.

Certes, le projet n’en est encore qu’à l’état d’ébauche et il devra être développé pour tenir compte de cas particuliers comme les publics transfrontaliers ou certaines zones rurales. En outre, il nécessitera des actions complémentaires, notamment en matière de transports publics. Les enseignants devront aussi être mis dans des conditions permettant de gérer cette mixité et les risques de domination sociale à l’intérieur de l’école. Mais maintenir la ségrégation actuelle nous paraît clairement pire.

Nous sommes convaincus que cette initiative citoyenne constitue une manière efficace de réduire la ségrégation, sans renier la liberté de choix. Nous invitons donc le prochain gouvernement à prendre sérieusement en compte cette initiative, afin de l’implémenter progressivement lors de la prochaine législature. La situation dramatique de notre enseignement en matière d’inégalités et l’importance d’assurer le caractère démocratique de notre société n’autorisent pas l’immobilisme. Il n’est plus possible de se voiler la face et de faire semblant de croire que les mesures mises en place jusqu’à présent peuvent suffire. Le courage politique impose donc de prendre le problème à bras le corps. Il est urgent d’avancer vers une solution qui a le mérite d’inverser la logique de la responsabilité parentale et de la libre concurrence, vers celle de la responsabilité des pouvoirs publics pour plus de justice et d’équité.

Alors, la mixité sociale, on y va quand ?

Thomas Barrier, service des sciences de l’éducation de l’ULB; Alessandra Bilani, pour le CA d’Éducation populaire; Geoffroy Carly, directeur des CEMÉA Belgique; Jean-Pierre Coenen, président de la Ligue des Droits de l’Enfant; Bernard Delvaux, sociologue, chercheur UCL-GIRSEF; Marc Demeuse, Institut d’Administration Scolaire, UMons; Vincent Dupriez, professeur en Sciences de l’Éducation, UCL; Cécile Gorré, présidente de l’Aped; Roland Lahaye, secrétaire général de la CSC-Enseignement; Moritz Lennert, secrétaire général de CGé; Christine Mahy, présidente du Réseau wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP); Elsa Roland, chercheuse au Centre de Recherche en Sciences de l’Education, ULB; Adrien Rosman, secrétaire communautaire du SETCa-SEL; Luc Toussaint, président de la CGSP-Enseignement (au 1/9/24).