Apprendre à lutter

Que comprendre des dégradations et des violences faites dans l’école ? Actes gratuits ou signifiants ? Les colmater, les pallier vaille que vaille ou favoriser l’organisation de réponses collectives…

Chez les élèves des vécus quotidiens sont perçus comme un manque de respect, de prise en compte de la part d’adultes. Ce n’est pas nécessairement explicité, mais tels mots, telles réactions en laissent deviner quelque chose.

Tenter d’avoir prise, ensemble, sur ce qui se vit pendant tant d’heures dans ce milieu et apprendre… Là, commencent des moments de luttes sociales.

« On fait que nous voler dans cette classe. Je demande que le directeur nous rembourse. Il a beaucoup d’argent puisqu’il est le directeur. »

Un extincteur est jeté dans la cage d’escalier puis ouvert. À la question que je pose, apparemment simpliste et naïve : « Mais pourquoi vous faites ça? » La réponse, d’ailleurs souvent entendue lors de détériorations apparemment gratuites : « C’est pour s’amuser ! » « Oui, c’est vrai, sinon on s’ennuie, il ne se passe jamais rien à l’école. »

« Des profs nous insultent. Ils n’ont pas le droit. Nous aussi on les insulte, mais nous on n’est pas des profs. Ils vont voir ce qu’on leur fera. On se vengera puisqu’ils pigent du cul. »

« On est dans une classe d’handics. Le tableau suspendu avec un appareil avec ressort est de travers et il risque de tomber sur nos pieds. Les fenêtres basculantes ne ferment pas. La clé n’est jamais là, alors on doit attendre dans l’escalier. »

Alors, apprendre ? « Impossible, vu leur comportement de sauvages », disent certains.

OU ALORS…

Pendant un certain temps, j’éludais les plaintes et les propos apparemment sauvages, disant que ce n’était pas le moment, qu’aujourd’hui, on allait apprendre ceci. La question d’une élève « C’est quand le moment? », mes lectures, rencontres et formations m’ont fait changer de posture, au fil des ans. Je me suis mise à prendre au sérieux des actes répréhensibles me demandant ce qu’ils voulaient peut-être dire. Ces propos déplacés n’étaient entendus nulle part sinon pour les sanctionner d’emblée. Déplacés, mais où avaient-ils une place? Je me suis souvenue de ce que nous avions appris avec un psychanalyste lacanien : quand quelqu’un parle, on envisage l’énoncé, c’est ce qui est dit, comme pourrait aussi le dire un robot. Mais, pour entendre quelque chose, il s’agit d’envisager aussi l’énonciation, c’est-à-dire, faire attention à la tonalité du dit, à la vie des voix, au lieu d’où c’est dit, à ce qui, peut-être, est présent derrière les mots, au-delà du dit[1]« Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend », écrivait Lacan dans l’Étourdit..

« S’arrêter avec eux, à leurs mots de plaintes, en vue d’en faire une action de lutte pour un changement. »

J’étais portée aussi par mon désir que les élèves ne s’ennuient pas, qu’ils puissent prendre du pouvoir sur leur vie à l’école, sur les rapports de force en présence, sur leurs apprentissages. Je me suis donc souvent arrêtée avec eux, à leurs mots de plaintes, en vue d’en faire une action de lutte pour un changement, sachant pour l’avoir vécu moi-même sur d’autres terrains, que les apprentissages y seraient aussi présents. Dans ce cas-ci, en français et étude du milieu, mes branches. Les dispositifs de la pédagogie institutionnelle pouvaient capitonner notre action. Je m’y mettais du côté de ces au moins sept fois dominées — comme jeunes, comme élèves, comme filles, comme filles de travailleurs manuels, comme filles de travailleurs immigrés, comme habitantes du croissant pauvre de Bruxelles, comme élèves dans des options professionnelles sans vrais débouchés — tout en garantissant une possible organisation collective et l’intégrité de chaque protagoniste.

DES ACTIONS

D’abord, rappeler où déposer plaintes et révoltes : lors du Conseil de la classe, hebdomadaire. C’est là le moment !

Ensuite, poser la question du « Que faire ? » et entendre les propositions. Tenter de dépasser l’« à quoi bon, c’est toujours les grands qui ont raison » ou les « on les fera chier ».

Comme les plaintes et révoltes concernent en géné- ral les adultes, on est dans un rapport hiérarchique. Faire prendre conscience de ce fonctionnement autre que celui de notre Conseil. Comment on fait si on veut interpeler collectivement une autorité ? À qui s’adresser pour tel domaine ? Comment ?

Alors, construire un organigramme de l’école et de l’enseignement en Belgique si nécessaire. Par exemple, lors de l’espèce d’injonction qu’on voudrait faire au riche directeur pour qu’il rembourse les objets volés et la nécessité de s’informer sur l’origine de l’argent des écoles. S’interroger via ces organigrammes, sur les fonctions et les pouvoirs de chacun. Ce qui tient les élèves en haleine, lors de ces recherches, c’est l’envie de se faire entendre et de gagner.

Décider qui on va aller trouver. Souvent, c’est la direction. On hésite sur le fait de lui écrire uniquement pour expliquer ou de demander un rendez-vous pour parler. On pose les pour et les contre de chaque modalité. On décide de faire les deux ou pas. On va dans l’action : écrire la lettre, qui, comment ? Déjà cette possibilité de décider quelque chose, et ensemble, c’est un tout début de lutte. Le Conseil est le lieu des décisions et aussi des prises de responsabilités qui vont avec : la lettre, la prise de parole lors de la rencontre avec l’autorité, quels groupes s’occupent de quoi.

Des actions se mènent aussi vis-à-vis des enseignants, par exemple à propos des insultes.

Toujours via le Conseil où on porte la plainte, discute, voit ce qu’on veut changer, comment s’y prendre pour se faire entendre. Les réalisations se font dans les cours de français : écriture, corrections, s’exercer pour une entrevue. Quand il s’agit d’une rencontre avec l’autorité, on joue la scène entre nous[2]Voir Théâtre des opprimés d’Augusto Boal., en différentes versions. Ceux qui sont d’accord de parler se répartissent des morceaux : introduction, exposé de ce qui est perçu comme injustice ou manque de respect, et puis, demande… On apprend le mot revendication et son sens pour nous. On s’interroge aussi à propos de collaborations possibles avec l’autorité, à quelles conditions et/ou contestations.

Chaque action partie d’une prise en compte des paroles et vécus des élèves s’est construite selon ce genre de dispositif, avec toutes les nuances et variantes liées au groupe et au sujet des plaintes.

 

GAGNER ?

Les élèves espèrent toujours fortement être entendues, reconnues. C’est le début de gagner, mais la suite est l’obtention du changement espéré. Et là, ce n’est pas gagné !

Il est arrivé que les élèves soient renvoyés à eux même : « Vous demandez ceci cela, mais vous avez déjà vu comment vous vous comportez ! » Il est arrivé aussi que les travaux nécessaires dans leur local d’handic soient pris en main. Quel que soit le résultat de l’action, on fait le point au Conseil. Le plus dur, c’est quand les autorités renvoient les élèves sans réelle prise en compte de leur parole. Alors, là, la révolte, les envies de violence sont encore plus présentes. Parfois, des passages à l’acte ont lieu : abimer les murs, le matériel, y compris les pneus de voitures des profs. On parle alors de façons de reprendre, de luttes qui ont duré comme l’aménagement de la plaine de jeux à côté de l’école. L’action à propos des insultes des enseignants a été étalée sur deux ans, dans cette classe qui ne lâchait rien, elle a débouché sur une demande d’être invitées au Conseil de classe des enseignants, avec info dans toutes les classes via le Conseil des déléguées.

ALORS, APPRENDRE ?

Oui ! En français surement, en s’attelant à de l’écriture pour de bon, avec recherche de nuances, de mots pour les dire, avec attention à l’orthographe, à l’organisation des pensées, etc. En s’attelant aussi à une prise de parole face à une autorité, pour de bon aussi, avec attention au ton, à la précision des mots, à rebondir sur ce que dit l’interlocuteur. En étude du milieu, avec un début d’observation quant aux rapports sociaux : ici, dans une structure pyramidale et avec des liens avec des ailleurs (comme à l’usine de mon papa, les délégués). Un vécu et une parole autour du fonctionnement collectif. L’apprentissage de certains mots et du contenu qu’on leur donne, comme : démocratie, porte-parole, délégué, pyramidal, collectif, pouvoir, classes institutionnelles, classes sociales, s’organiser…

Pour le fonctionnement collectif, ce n’est pas spécialement une discipline qui met en avant ces apprentissages-là, mais tout un vécu qui s’affine au jour le jour, surtout via les dispositifs de la pédagogie institutionnelle et, entre autres, via les prises de responsabilités tournantes : présider un Conseil, être secrétaire, établir un ordre du jour, rassembler des informations, s’informer à propos des moments de présence du directeur, soigner l’affichage calendrier ou lois dans la classe et le tenir à jour, etc.

« C’est pas du français ça, dans les écoles fortes ils ne font pas ça » est un propos souvent entendu dès qu’on quitte les classiques dictées, lectures silencieuses et cours de grammaire.

Du coup, dans diverses circonstances, on a décidé d’un moment où on se demandait ce qu’on avait appris. Deux élèves étaient responsables avec moi de ce moment, entre autres pour compléter une affiche « On a appris ».

Et pour certains points qui rejoignent les savoirs universels (orthographe, grammaire, règles de style), on faisait des contrôles et les responsables étaient informées des résultats qui permettaient d’écrire OK à côté d’un sujet de l’affiche quand tout le monde avait réussi avec le X sur 10 décidé à l’avance.

Dans la liste des « on a appris à » venaient aussi : ne pas avoir peur, bien faire ma responsabilité, oser parler à un directeur, continuer si on perd la première fois, être fortes.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend », écrivait Lacan dans l’Étourdit.
2 Voir Théâtre des opprimés d’Augusto Boal.