Apprendre en luttant

Ou comment un syndicat de locataires, en luttant pour de meilleures conditions de logement, peut devenir un lieu d’apprentissage et d’émancipation.

Je travaille pour un syndicat de locataires et citoyen·ne·s en Écosse : Living Rent. Living Rent existe depuis 2016 et nous sommes surtout actifs à Édimbourg et à Glasgow, avec de plus petits groupes à Dundee, Aberdeen, Inverness ou Paisley. Nous soutenons nos membres dans la lutte vis-à-vis de problèmes individuels comme l’augmentation du loyer, l’absence de réparations, le vol de caution ou les expulsions. Nous nous organi- sons aussi, par quartier, pour défendre et améliorer les services publics. Nos membres ont obtenu des avancées locales (réouvertures de centre sociaux, investissements publics dans les infrastructures), se sont battu·e·s pour améliorer l’éclairage des rues et des parcs, pour l’installation de toilettes publiques, contre la gentrification des logements ou pour une meilleure régulation municipale des logements de tourisme tels Airbnb. Enfin, nous agissons nationalement pour obtenir de meilleurs droits pour les locataires. Living Rent a gagné de nombreuses réformes législatives (premier gel et ensuite taux indexé des augmentations des loyers depuis 1980, moratoire vis à vis des expulsions, changement des contrats de location).

Notre principe de base, c’est que nos lieux de vie ont tout autant besoin de contre-pouvoirs que nos lieux de travail. Nous pensons qu’en nous organisant dans un syndicat qui a vocation à faire masse et à être une structure de lutte pérenne, nous pouvons équilibrer le rapport de force qui régit nos espaces et avoir plus de contrôle sur nos vies.

Nous avons maintenant des milliers de membres, sept syndicats de quartiers et sept groupes locaux (ce sont des membres dans des quartiers en train de former un syndicat, qui sont encore à faire des formations et des batailles) qui sont soutenus par treize salarié·e·s. Chaque locale est coordonnée par un groupe de membres élu·e·s, avec des rôles définis tels que président·e, secrétaire, trésorier·e, accueil des membres, défense des membres, recrutement, et communication.

LES SAVOIR-FAIRE OFFENSIFS

Vu que notre type de syndicat est assez récent, nous avons à apprendre.

Notre apprentissage est double : d’un côté, il faut apprendre les savoir-faire dirigés vers l’extérieur, plus offensifs pour mener des campagnes victorieuses, et de l’autre nous développons les savoir-faire internes pour nous permettre de fonctionner en collectif.

Un des apprentissages fondamentaux est le porte-à-porte : cette pratique se base sur écouter, polariser les colères, poser des questions ouvertes, construire une vision commune et demander aux personnes abordées d’entrer en action. Apprendre à parler à des inconnu·e·s, pas pour leur déblatérer un récit militant, mais pour écouter et faire du commun, est une

posture difficile et assez radicale dans l’ouverture sur les autres et le faire ensemble.

Nous apprenons ensemble aussi d’autres savoir-faire de lutte où nous essayons collectivement de formuler nos demandes, d’analyser les différentes cibles et de choisir différentes tactiques, puis la préparation concrète d’actions ayant pour but la négociation autour de nos demandes. Il y a aussi des apprentissages plus froids concernant le cadre légal notamment.

Nos membres ne sont pas expert·e·s, mais il est nécessaire de s’armer sur le droit au logement, l’urbanisme, les services publics ou la régulation des entreprises. Parfois, nous voyons ensemble comment faire des recherches pour étayer nos demandes. Enfin, les salarié·e·s du syndicat aident aussi les membres à être plus confiants avec des techniques de campagne, notamment utiliser les réseaux sociaux, mobiliser la presse, le graphisme, les vidéos, ou encore la façon de parler à des représentant·e·s politiques.

COMMENT ON S’ORGANISE ?

Les savoir-faire internes concernent notre fonctionnement en collectif, en s’adaptant à la réalité toujours mouvante de nos vies et luttes. Ces savoirs concernent notamment la préparation et la facilitation des réunions, la création de visions politiques communes, la prise de notes, la prise de décisions de manière efficace et collaborative, mais aussi la gestion des conflits et le fait de trouver des logiques communes pour faire face aux risques.

C’est un équilibre de ne pas passer tout notre temps dans ces discussions qui peuvent être sans fin et de créer un sentiment d’appartenance, de contrôle collectif autour de ces questions organisationnelles.

Nous apprenons ensemble et tout le temps. Nos principes et cadres fondateurs sont le fait que le syndicat est pour et par les membres. Nous avons des salarié·e·s avec une expertise pour soutenir les membres. Tout problème qui compte pour nos membres compte pour le syndicat et offre une occasion pour apprendre. Qu’il n’y a personne sauf nous pour nous battre pour nos droits. Chaque situation peut être examinée avec des questions clés, sans que nous ayons des réponses toutes faites. Nous testons nos idées et nos tactiques, et nous partageons nos découvertes et nos apprentissages à travers la structure.

Rien n’est acquis, car nous travaillons et luttons avec les gens et que les gens, ça change ! Nous apprenons en faisant, en utilisant des documents et des ressources développés au fil du temps. Avec l’expérience et nos victoires communes.

FORMATION EN FAISANT

Nos blocs de formations sont courts (1h30) et mélangent présentation, discussion et jeux de rôle. Les jeux de rôles sont essentiels. Avec eux, nous voyons les gens se surprendre à faire des choses qu’iels n’avaient jamais imaginé pouvoir ou savoir faire, et apprendre. Ces activités tentent d’égaliser la situation entre les personnes qui sont allées à l’université et ont des savoirs froids (connaissances de type législatif et politique) et les autres. Tout le monde peut se sentir démuni quand il s’agit de parler à de inconnu·e·s ou de faire une négociation. Introduire un jeu de rôle est compliqué, car de plus en plus l’école nous apprend qu’il y a de bonnes et de mauvaises réponses, que se tromper en public, c’est humiliant. Les plus experimenté·e·s commencent le jeu et, malgré leur expérience, iels font des erreurs. Nous encourageons vraiment les erreurs dans les jeux, car il vaut mieux essayer les possibilités entre nous que dans une négociation réelle. Nos formations commencent et finissent à l’heure, il y a de la place pour l’humour. On termine par un cercle où les participant·e·s disent ce qu’iels essayeront à la suite à la formation. Ces apprentissages permettent de prendre confiance, de se surprendre et de surprendre les autres. J’entends souvent : « Je n’aurais jamais pensé pouvoir faire ça! (négocier avec mon proprio, faire du porte-à-porte, parler à des inconnu·e·s, organiser une action, me présenter aux élections pour coordonner le syndicat local, ou faire partie de l’instance de gouvernance nationale) ».

PAYÉ·E·S POUR !

Parfois, dans les milieux militants, il y a une résistance au fait d’avoir des salarié·e·s permanents qui sont responsables du recrutement de nouveaux membres et de la formation des membres existants. Nous croyons que l’expertise qu’iels développent au fur et à mesure est essentielle. Les salarié·e·s permettent de parler aux personnes qui ne connaissent pas le syndicat, d’encourager les membres à prendre confiance pour faire de même. Les formations proposées rendent les savoirs plus accessibles. Sans cela, le syndicat reproduirait les inégalités de la société, avec les personnes ayant plus de confiance en elles par leurs classe, genre ou race (entre autres) qui postuleraient pour les rôles de coordination, monopoliseraient la parole ou décideraient de la direction du syndicat. Sans nos rôles d’organisateurs et organisatrices salarié·e·s, les espaces militants se transforment en espace où seul·e·s ceux et celles qui sont allé·e·s à l’université prennent la place…

« Nos lieux de vie ont tout autant besoin de contre-pouvoirs que nos lieux de travail. »

Nous pensons que l’on peut tout apprendre (ou presque) au sein du syndicat, et que les expériences de vie sont tout aussi riches de savoirs que les expériences professionnelles. Mais, nous pensons aussi qu’enseigner est une compétence professionnelle qui prend du temps à développer, qui n’est pas innée et qu’il est normal de la rémunérer afin que la structure ne dépende pas de la présence et de la capacité des formateurs et des formatrices volontaires.

Contribuer à cette formation permanente est l’un des aspects de mon travail que je préfère. C’est génial de voir des membres au départ stressé·e·s et dans la

peur, reprendre pouvoir et contrôle via des négociations avec leur propriétaire, et ensuite faire des prises de paroles publiques, parler à leurs conseiller·e·s municipales ou faire un discours devant une manifestation ou au parlement. J’ai l’impression qu’en Écosse, les décennies avec Thatcher et le libéralisme forcené ont décimé la confiance de la classe populaire et miné les organisations comme les syndicats de travailleur·euse·s qui permettaient ces apprentissages. Alors, c’est ma joie et une fierté profonde que de me réapproprier ces savoir-faire, de contribuer à la confiance en soi des membres et de nous faire collectivement grandir et apprendre ensemble.