« As-tu résolu la question de l’organisation ? »

Demande une militante à son ami dans le détournement situationniste d’un film de kung-fu intitulé La dialectique peut-elle casser des briques ?

Moi, à la suite de mon premier stage de Pédagogie institutionnelle aux Rpé j’avais cru l’avoir résolue, la question de l’organisation. Or, je contribuais à cette époque à plusieurs collectifs militants où le problème ne me paraissait pas entièrement réglé : discussions à rallonge, opacité face à la prise de décision, incertitude sur les rôles de chacun·e… Muni de mes nouvelles convictions, j’ai donc décidé d’apporter la bonne parole aux camarades. Pour les aider. Pour mieux travailler ensemble. Ça ne s’est pas passé comme prévu.

Pendant l’été 2019, je participe à mon premier stage de Pédagogie institutionnelle aux Rpé, dans le niveau 1. Grande découverte. Entourés d’inconnu·es, nous devons nous mettre d’accord pour produire quelque chose ensemble. La politesse, la prudence aussi obligent à se retenir de se lever et d’affirmer « nous ferons comme ça », et poussent à discuter avec les autres. C’est très gai. Chemin faisant, je redécouvre des techniques d’organisation dont l’efficacité me remplit de joie : minuter l’ordre du jour ! Faire un tour des responsabilités ! Mais, dans l’insistance mise sur l’importance des responsabilités — on les prend explicitement pendant la réunion, on définit avec une minutie qui peut paraitre fastidieuse leur contenu, on rend compte de sa responsabilité à chaque nouvelle réunion, on la rend quand c’est fini, on est remercié pour ce qu’on a fait —, j’ai l’impression de percevoir quelque chose de plus secret, de plus important que des techniques extérieures. Je ressens le côté rassurant de ce qui pourrait pourtant apparaitre comme une entrave à ma liberté : rendre compte de ma responsabilité, ce n’est pas embêtant, c’est au contraire m’assurer que je ne délire pas, que je ne me mets pas à utiliser à mes fins personnelles le pouvoir confié par le groupe ; mais c’est aussi, inversement, comme une injection de puissance : c’est l’autorisation d’agir librement au nom du groupe, aussi longtemps que je conserve la garantie d’avoir le droit de le faire.

C’est plutôt avec mes engagements militants que cette expérience résonne. Depuis quelque temps, je me suis mis à contribuer à un journal militant, une publication irrégulière qui s’affiche comme « journal de critique sociale ».

Il règne dans ce journal l’ambiance anarchisante de ces années gilets jaunes/cortège de tête. Une réunion hebdomadaire, pas de rédacteur en chef, pas de division du travail, car tout le monde fait un peu tout, l’écriture d’articles comme les tâches matérielles de fabrication du journal : relecture, maquettage, bouclage, distribution, vente à la criée. Les décisions contraignantes sont accueillies avec un mélange de méfiance et de dérision, ce n’est pas vraiment l’esprit du lieu. On fait état de conflits passés, qui laissent les gens embarrassés, mais ne devraient plus se reproduire grâce aux progrès récents des lumières militantes (« c’était ceux d’avant, ils comprenaient mal le féminisme »).

Il y a du monde, de l’activité. Pourtant je ne puis m’empêcher de trouver, assez vite, que ça patine un peu : les réunions commencent à un horaire indéterminé entre 18 et 20 h, des camarades continuant à arriver tandis que d’autres partent ou que des discussions parallèles se déroulent dans le couloir, les tentatives pour convenir d’un horaire commun n’aboutissent jamais, les articles ne sont pas écrits à temps, les bouclages sont reportés, les discussions s’enlisent, se perdent, il arrive souvent qu’on ne sache pas très bien ce qui a été décidé. Lorsqu’un article pose problème, le silence se fait, la gêne monte, le vide remplit l’espace, jusqu’à ce qu’on passe à autre chose sans trancher. Ou bien alors on n’en finit tellement pas de trancher que beaucoup de problèmes se retrouvent résolus, sauf celui de départ. Chaque nouvelle parution d’un numéro tient du miracle, tant elle semble bricolée in extrémis. Est-ce joyeux au moins ? Pas toujours, l’ambiance est plutôt au ressassement mélancolique de l’impuissance, on se dit qu’on pourrait faire bien mieux. Désordre, donc. Qui va en s’accentuant. Qui semble refléter (hypothèse psychologique) le désarroi où on se débat tou·tes plus ou moins, personnellement. Qui semble traduire (hypothèse politique) le désarroi du monde militant en ces temps de perspectives peu radieuses. Désordre, vraiment ? Ou bien est-ce moi ? Trop sérieux ? Trop prof ? Pas assez raccord avec ces potes aux vies moins rangées que la mienne ?

« Il y a des responsabilités, c’est juste que tu ne les vois pas »

Je partage mon étonnement. Je fais savoir que je ne trouve pas optimal ce fonctionnement sans responsabilités. « Oh, mais il y en a quand même, c’est juste que tu ne les vois pas », me marmonne Otto, assez méprisant. Évidemment. En fait, il y a surtout lui, Otto, le plus ancien, depuis dix ans dans ce collectif dont le chaos se confond avec sa vie, et qui lui assure un stade de survie minimale. Otto est Trésorier inamovible : il tient les comptes, lui seul sait combien il y a d’argent. Régulièrement, il est question de le remplacer : mais les efforts ne vont pas à terme, c’est embêtant ces questions d’argent, on ne comprend pas très bien.

Il y a d’autres responsabilités tacites. Ainsi Wolf aide les autres. Toujours disponible, aimable, prêt à s’interrompre pour rendre service, apaiser un problème, écouter des doutes. Au moment des bouclages, quand tout le monde part dormir ou a autre chose à faire, Wolf veille devant son ordinateur, des jours durant, afin de maquetter, corriger, réécrire en dernière minute, terminer le numéro, que l’on a l’heureuse surprise de voir apparaitre ensuite, un peu magiquement, comme un cadeau de Noël. Naturellement, lorsqu’on lui parle de son dévouement, Wolf assure que « ce n’est rien, c’est bien normal».

« Mais tu es pour les chefs en fait ? »

Tout ça ne semble pas très juste. Cela m’attriste, tous ces efforts sincères pour un résultat incertain. J’ai le sentiment que l’on pourrait faire mieux. Je décide donc de faire bénéficier les camarades de mes dispositions rationnelles, de me montrer réformateur. Mais comment faire ? La meilleure stratégie de conversion me parait d’écrire un article enthousiaste pour raconter ma découverte du stage. Nous pourrions enfin former un vrai collectif, me dis-je, un groupe réellement porteur, me sentir soutenu par les autres.

Mais, le jour de la réunion, je me heurte à ce fameux silence annonciateur d’un problème.

« Mais, tu es pour les chefs en fait ?, me demande finalement Elsa, inquiète. »

« Mais, tu es pour les chefs en fait ? », me demande finalement Elsa, inquiète. Je suis étonné. J’essaie d’expliquer que non, pas du tout, je suis pour les responsabilités temporaires, puis j’ajoute : pour mettre au service du groupe les tendances autoritaires qui traversent les gens. Wolf me reprend : « Le pouvoir, c’est mal », m’explique-t-il. « Il faut se débarrasser du pouvoir que l’on a en soi, telle est l’éthique militante. Il ne faut pas donner du pouvoir aux gens, il faut faire les choses de façon égalitaire, comme nous faisons nous. » Pierre ajoute le dernier clou au cercueil : «L’organisation, m’apprend-il, n’est pas une question politique intéressante. Ce qui compte, c’est d’agir, pas de se regarder le nombril. » Pour une fois la décision semble assez claire. J’oublie l’idée de l’article.

Je ne perds pas espoir. Si l’écrit n’a pas convaincu, il reste la transformation silencieuse des pratiques. Je me retrouve parfois à écrire l’ordre du jour ou les décisions, au tableau. J’ai l’impression d’être en classe.

« C’est très bien, mais ce n’est pas ce que nous voulons »

Je perds intérêt. Arrivé avec l’ambition de mener des enquêtes, j’écris désormais des articles d’ultra-gauche auto-parodiques qui suscitent l’incompréhension des camarades. Des camarades arrivent. Je les vois passer par ce sentiment d’incompréhension qui m’avait d’abord traversé, mais maintenant c’est moi qui suis indifférent, bien installé et regarde tout ça de loin. Les parutions s’espacent, le constat qu’ « il faudrait faire mieux les choses » est répété à chaque réunion, sans que rien ne change. Nous décidons tout de même d’une réunion de remise à plat du fonctionnement.

Étonnamment, Sam, ancien des squats romains dont la logorrhée incontrôlable constitue d’ordinaire un puissant facteur de chaos, a rédigé pour l’occasion une liste d’une dizaine de responsabilités tournantes dont il a détaillé le contenu. Il nous la soumet, nous l’écoutons. Otto conclut : « C’est très bien tout ça, mais ce n’est pas ce que nous voulons faire. » Et nous passons à autre chose.

C’est là que le sous-texte m’apparait enfin.

Je pensais que nous nous plaignions. J’avais mal compris : si nous n’avons pas cessé de nous plaindre, c’était précisément pour pouvoir continuer comme avant. Se plaindre, c’était notre manière de se dire qu’on aurait pu bien faire les choses. Il suffisait de le croire. Cela suffisait parce qu’en dépit de tout ce qui pouvait clocher dans la répétition stérile de ces réunions sans objet, il y avait malgré tout quelque chose de confortable, être installé, écrire n’importe quoi, se soustraire à ses devoirs, laisser les autres faire à sa place. Il y avait une place, un petit pouvoir qu’on s’était taillé à force de réunions, d’où l’on pouvait regarder les efforts des nouveaux venus. La déploration de l’impuissance collective était le prix du confort. Enjoy your symptom.