Au pied de la pyramide

Bobigny est une banlieue près de Paris, qui est une ville nouvelle avec essentiellement des cités HLM. L’école Marie Curie date de 1976 et a été construite au cœur d’une cité faite de dix tours identiques de dix-huit étages.

À partir de septembre 2000, s’est progressivement constituée à partir de militants et militantes pédagogiques, mais aussi syndicaux, féministes, écologistes… À partir de 2005, de grands bidonvilles se sont installés sur notre secteur scolaire, ce qui nous a conduits à scolariser des enfants roms roumains et bulgares.

Ils sont énervants à ATD Quart Monde. Ils passent leur temps à dire que c’est scandaleux, car on oriente dans les filières Segpa[1]La section d’enseignement général et professionnel adapté regroupe à l’âge du collège (de 12 à 16 ans), les enfants qui ont plus de trois années de retard scolaire en termes … Continue reading surtout des gamins issus de la misère sociale et que c’est injuste. Mais, franchement, nous, les enseignants, on fait de notre mieux, et pour effectuer les orientations, on fait passer des tests, des bilans, on prend toutes les précautions, et on voit bien que ce sont les enfants de la misère sociale qui sont en grande difficulté à l’école.

« Mais si on enlevait la misère ? »

Ben oui, mais si on enlevait la misère ? Si ces enfants étaient plus entourés socialement ? Que se passerait-il ? On va me répondre qu’il y a des élèves très pauvres et qui font de très bonnes études. Sans doute, mais tout de même pas beaucoup. Et surtout, surtout, on ne voit jamais des élèves des familles très riches dans ces filières. Or, là où ATD a raison, c’est que c’est injuste qu’on en soit encore là puisqu’on pourrait faire autrement.

LA PYRAMIDE DE MASLOW[2]Créée par Abraham Maslow, la pyramide des besoins a pour rôle de hiérarchiser les besoins des individus. Dans l’ordre : les besoins physiologiques, le besoin de sécurité, … Continue reading

Pour éradiquer la grande difficulté scolaire, il faut remonter pas à pas la pyramide de Maslow :

S’assurer que les enfants n’ont pas froid, pas faim, pas soif, pas sommeil, qu’ils ne sont pas malades et qu’ils ont bien fait caca (sauf que certains dorment dans une chambre d’hôtel qu’ils partagent avec leurs parents, que d’autres sont dans un bidonville sans chauffage, que l’accès aux soins est compliqué depuis que les dispensaires ont été fermés et que les toilettes de l’école sont mal nettoyées, car parfois trois agents de service sont absents et pas remplacés — sinon, chez nous c’est toujours super propre, en général lorsque les parents visitent l’école, cela leur fait toujours bonne impression).

S’assurer qu’ils vivent en sécurité, qu’ils sont élevés dans une monde qui ne souffre ni d’anxiété ni de violence (sauf que, pour certains, leur papa est au chômage, que leur maman est intérimaire, que leur famille a des dettes de loyer, et que leur grand frère zone en bas de la cité et s’amuse à taper les petits puisque plus personne n’a de temps pour lui).

S’assurer qu’ils disposent de l’amour d’une famille (quelle que soit la forme de cette famille, ordinaire, recomposée, hétéro ou homoparentale, du moment que l’amour porte le lien) et de la stabilité de leurs racines (sauf qu’au milieu de toutes ces difficultés, parfois leurs parents ne sont plus suffisamment disponibles psychiquement pour soutenir leurs propres enfants).

S’assurer qu’ils sont élevés dans la confiance et qu’ils sont aidés à construire l’estime d’eux même (sauf qu’ils sont en butte au racisme, aux moqueries, aux discriminations qui humilient les pauvres…).

Et là, seulement là, les enfants peuvent construire un besoin d’accomplissement, qui permet de se dépasser et de faire des apprentissages.

SORTIR DE L’IMPASSE ?

Quand on regarde de près la pyramide de Maslow, on comprend alors que le GFEN a raison : «Tous les enfants sont capables. » ATD Quart Monde a raison : « C’est scandaleux que des enfants issus du quart monde soient massivement orientés en Segpa. »

On pourrait faire autrement. Il faudrait reconstruire pas à pas, marche par marche, les conditions du progrès social qui entrainerait les progrès scolaires des enfants. Et comme on ne le fait pas, les souffrances sociales abattent les possibles. Jusqu’à l’orientation implacable des enfants qui n’ont pas pu apprendre alors que génétiquement tous les apprentissages auraient été possibles.

Et si on se battait ensemble pour obtenir tout cela, notre estime de nous-mêmes en sortirait grandie, la leur aussi et on trouverait alors de vrais points d’appui pour construire des progrès scolaires. Mais on ne le fait pas, et on oriente en Segpa.

 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 La section d’enseignement général et professionnel adapté regroupe
à l’âge du collège (de 12 à 16 ans), les enfants qui ont plus de trois années de retard scolaire en termes d’apprentissage et éventuellement de troubles identifiés.
2 Créée par Abraham Maslow, la pyramide des besoins a pour rôle de hiérarchiser les besoins des individus. Dans l’ordre : les besoins physiologiques, le besoin de sécurité, d’appartenance, d’estime et celui d’accomplissement.