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Au service de quelle idéologie ?

Dans un cursus scolaire conçu comme un parcours d’empilements de petits paquets de savoirs soigneusement isolés sur des îlots de matières homogènes, la géographie a toujours eu beaucoup de mal à trouver sa place. Matière à part entière, fourre-tout résiduel ou construction idéologique au service du sentiment national ?

09-6.jpg L’isolement des savoirs en paquets nettement distincts est une construction relativement récente[1]Si le mot science désigne la connaissance (Il n’y a de science que du général – Aristote), ce n’est qu’au 18ème siècle qu’il désignera « tout corps de … Continue reading. L’ensemble des savoirs est réparti en sous-ensembles « matières » (les sciences) qui trouvent leur cohérence en elles-même. Au sein de ces matières, la connaissance est détricotée pour l’école en ensembles plus petits de savoirs et d’opérations plus simples qui peuvent constituer les différentes étapes d’un parcours qui permet à l’apprenant de reconstituer la connaissance. Les « matières » sont des territoires bien délimités qui garantissent non seulement l’existence d’un tout maîtrisable mais aussi d’un processus de contrôle du pouvoir sur ce territoire basé sur le principe de l’élection entre pairs à l’issue d’un parcours initiatique long et sélectif.

Dans cette vitrine des savoirs, la géographie est un objet incongru qui ne peut prétendre ni à la cohérence, ni à l’existence d’un tout maîtrisable, et n’est donc pas en mesure de garantir l’intégrité de son territoire. Tantôt cours d’éducation civique, associée à l’histoire et à la biologie agricole pour exalter le sentiment national, tantôt cours d’éducation morale, associée à l’histoire et à la biologie sociale pour justifier la colonisation, elle est aujourd’hui occupée par les historiens, les physiciens, les chimistes, les biologistes, les sociologues et les économistes et s’improvise tantôt cours d’éducation à l’environnement, tantôt cours d’éducation interculturelle, tantôt cours d’éducation au développement pour (ré)conforter une civilisation qui s’étonne de sa puissance de destruction.

Discours préformaté

La géographie n’est pas une matière en soi, elle est bien plus que cela, puisqu’elle est le lieu dans lequel résonnent et raisonnent toutes les autres matières au service d’une idéologie, du point de vue officiel sur le monde. La plupart de ceux qui exaltaient le sentiment national croyaient transmettre des connaissances, la plupart de ceux qui décrivaient les pays colonisés et leurs populations pensaient se limiter à faire connaître des savoirs « exacts et vérifiés ».

Ceux qui aujourd’hui, en respectant les programmes, emmêlent l’histoire, les sciences dites exactes et les sciences humaines dans le cours de géographie sont bien embêtés. Leur connaissance forcément parcellaire de chacun des domaines abordés les confine dans un discours pré-formaté pour eux. Là où les autres professeurs peuvent (hypocritement) se prévaloir de la cohérence rationnelle de leur « matière », le professeur de géographie ne peut que reconnaître le caractère idéologique des choix opérés dans un assemblage de savoirs, extraits de leur champ clos et mis au service d’un discours sur le monde.

Vestiges d’une volonté des Etats Nations de construire un sentiment national fort au sein du petit peuple, pratiquement dépourvus de contenus propres et donc obligés de grappiller dans la gamelle des autres, les cours de géographie s’improvisent, avec beaucoup d’approximations, comme carrefour des savoirs et, à leur grand étonnement, produisent du sens qu’ils peinent à confiner dans l’hypocrite neutralité politique de l’école.

Passager clandestin

Avant de nous réjouir de cette situation, précisons-en immédiatement les limites.

D’une part, les professeurs de géographie ne sont interdisciplinaires que par nécessité et non par formation. Ils risquent donc de manquer de connaissances suffisantes pour faire autre chose que de se fier aveuglément aux représentations standardisées diffusées par la vulgarisation des autres matières. Tout sera donc question de hasards de lecture.

D’autre part, les géographes semblent avoir mieux à faire que de devenir enseignants et ceux qui les remplacent s’embarrassent peu de la pseudo-cohérence de la géographie. Dès lors, les géographes résistent farouchement à l’idée que « leur » science pourrait n’être qu’un melting-pot et refusent donc de voir l’énorme avantage que l’on pourrait tirer de ce qu’ils préfèrent considérer comme les dérives idéologiques d’enseignants qui ne sont pas géographes. Ce n’est donc pas gagné d’avance et les velléités corporatistes des géographes veillent au grain.

Le politique émerge toujours dans le cursus scolaire des élèves de manière clandestine et il reste difficile, voire périlleux, de lui donner toute sa place.

Mais réjouissons-nous néanmoins. Malgré les difficultés liées au contexte décrit, le politique émerge dans le cours de géographie qu’on le veuille ou non, parce qu’il faut bien se rendre à l’évidence qu’en décrivant le monde, on choisit forcément son camp. Après les exposés techniques empruntés à la mystique des sciences, la description des territoires se heurte obstinément à la question politique : quels sont les choix de société qui président à l’organisation du pouvoir et aux conflits qu’elle génère ? Il faut donc le savoir, choisir son camp consciemment, pour amener les jeunes à être en mesure de faire de même. Le professeur qui ne sait pas qu’il fait de la politique fait de la propagande au service d’un autre qui, lui, le sait.

Annoncer la couleur

Le cours de géographie ne peut cependant devenir ce cours à la fois interdisciplinaire et politique qu’à certaines conditions.

Puisque le professeur n’est pas et ne peut pas être un spécialiste de toutes les matières, il doit tisser des liens avec ses collègues pour être en mesure de s’appuyer sur les connaissances et les outils que les élèves ont appris d’eux. Idéalement, le professeur de géographie devrait peu à peu maîtriser au moins aussi bien que les élèves, l’ensemble des savoirs et outils de leur cursus scolaire.

Puisque le politique est absent de sa formation, le professeur de géographie doit se former dans le domaine des sciences politiques, se positionner clairement lui-même sur le caractère éminemment politique des contenus de son cours d’une part, mais aussi de ses choix didactiques, des choix que lui-même opère dans ces contenus et du choix des éclairages auxquels il les soumettra.

Puisque le politique est présent dans son cours, le professeur de géographie doit annoncer la couleur aux élèves et les mettre en mesure de se positionner eux-même sur ces choix.

Puisque le politique est absent du cursus scolaire des élèves, tout cours de géographie devrait commencer par une explicitation des représentations des uns et des autres autour des concepts de base de la politique. Comment des élèves peuvent-ils comprendre le monde sans avoir une représentation utile de la gauche et de la droite, du socialisme et du libéralisme… ?

Ce raisonnement pourrait être valable pour toutes les autres matières. Tous les savoirs ont une dimension politique. Toute connaissance, tout savoir scientifique n’est qu’un moment de compréhension, une représentation utile, dans le contexte d’une civilisation à un moment donné de son histoire, pour permettre aux hommes de se penser et d’agir dans leur environnement, bref pour faire de la géographie et confronter par ce fait même tout savoir scientifique aux limites qu’il rencontre. Tout apprentissage de savoirs disciplinaires devient politique dès qu’il est en interaction avec une question géographique.

Parce qu’il tente de décrire le monde pour le comprendre, parce qu’il est nécessairement dans les trois dimensions du réel, là où toutes les autres cours peuvent toujours se réfugier dans les deux dimensions des savoirs scolaires (connaître et exercer des savoirs sur des situations hors contexte), le cours de géographie, même quand il tente de l’éviter, voit inévitablement surgir dans la classe la question politique.

Le professeur de géographie travaille en relief et, pour comprendre le monde dans ses trois dimensions, l’élève du cours de géographie est amené à se positionner dans la quatrième dimension : il est comme Dieu, il regarde l’homme vivre, essaye de le comprendre et se demande inévitablement pourquoi il en est ainsi. Et comme il est plus matérialiste que mystique, l’élève qui apprend à avoir le regard de Dieu, se pose des questions politiques.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Si le mot science désigne la connaissance (Il n’y a de science que du général – Aristote), ce n’est qu’au 18ème siècle qu’il désignera « tout corps de connaissances ayant un objet déterminé et reconnu, et une méthode propre », et s’affublera dès lors d’un adjectif (sciences biologiques, sciences mathématiques…), délimitant dès lors différents domaines du savoir.